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Politique & Société

Forum > Politique & Société > Haute bourgeoisie et destruction de l'école publique

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Daska

15/01 (21:34)

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J'imagine que vous avez tous plus ou moins entendu parler de l'orage médiatique provoqué par les propos de notre toute récente ministre de l’Éducation Nationale.

Un article que je trouve très intéressant sur le changement de paradigme que cela implique.

Cela faisait longtemps que l'on pouvait soupçonner notre gouvernement d'être en guerre larvée contre une partie de la société et globalement contre toute organisation collective des classes populaires. Désormais tout le monde ne peut ignorer que c'est effectivement le cas.

Nous avons donc une ministre qui d'emblée déclare qu'elle n'a aucune confiance dans l'institution qu'elle dirige et plus particulièrement les personnels qui y travaillent tous les jours. Elle présente même sa situation comme un bienfait puisque cela lui a permis de caser ses gamins dans l'école élitiste d'à côté où ils sont protégés des dangers du monde extérieur (du VIème arrondissement de Paris, je rappelle, en plein cœur du triangle d'or en-dehors duquel la main de Gabriel Attal n'a jamais mis le pied). Sa première intervention publique aura consisté uniquement à insulter ses agents et à diffamer un établissement scolaire en particulier. On remarquera le grand écart colossal avec un ministre de l'Intérieur lambda qui défendra jusqu'à la mort ses flics : un ministre de l'EN, non, un ministre de l'EN, depuis une vingtaine d'années, c'est là pour insulter les profs et dénigrer sa propre administration.

Ce qui est d'autant plus hallucinant dans cette charge insultante et mensongère contre l'administration de l'EN, c'est que notre (future-ex) ministre semble totalement oublier que le gouvernement dont elle fait partie est de fait au pouvoir depuis 2017 et porte donc une très lourde responsabilité dans l'état actuel de l'EN ; surtout que son histoire imaginaire est censée se passer en 2009, soit sous le règne de l'idole de ce gouvernement qu'est Sarkozy. La ministre a essayé de jouer sur la connivence avec tout parent qui est bien évidemment prêt à tout pour l'intérêt de ses enfants, mais cette sortie ne fait que faire ressortir la profonde déconnexion de ce monde de la haute bourgeoisie qui ne cherche qu'à s'extraire des contraintes communes pour enfin bénéficier de tous les privilèges possibles. En effet, la ministre a menti : elle a simplement voulu acheter un privilège pour son rejeton, nécessairement génial. Ce qui n'était pas possible selon les règles communes de l'enseignement public a simplement pu être acheté dans le privé aristocratique (et catholique ultra-réactionnaire, mais passons). Le virage total vers la droite et la très haute bourgeoisie du nouveau gouvernement n'en est que plus flagrant.

En bref, c'est la première fois que l'on ressent un peu de franchise de la part d'un ministre de l'EN : auparavant, ils faisaient semblant d'avoir confiance en elle, de croire en sa mission, d'avoir de la considération pour son personnel. Dorénavant, non. La ministre de l'EN déclare publiquement qu'elle n'a aucune confiance dans son administration pour ses propres enfants et n'hésite pas à mentir éhontément pour ce faire. Bien sûr, tout le monde savait bien que l'objectif du gouvernement depuis bien longtemps est de rendre l'EN totalement invivable pour ses personnels et ses élèves et ouvrir cet immense marché à l'enseignement privé, mais c'est au moins désormais clair pour tout le monde.

Moralité : on ne sort de l'ambiguïté qu'à ses dépends.

___

Oh, you shot yourself in the jaw. That's so Robespierre !


[ce message a été édité par Daska le 15/01 à 21:36]

Un[*b]curieux

27/01 (18:43)

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Daska a écrit :

Il y a beaucoup de remous depuis la première élection de Macron dans l'EN. Je vais essayer de synthétiser la manière dont je ressens les directions que cela prend, et ça n'a rien d'étonnant, pourquoi la totalité des décisions revêtent un caractère ultra-libéral.

- Responsabilisation des individus.

Il s'agit ici de dire que les gens sont responsables de leurs parcours. Sur le papier, c'est fantastique, sauf que cela revient à entériner les inégalités sociales, et l'inégalité d'accès aux informations. Par exemple, avec la réforme des filières générales (les L/S/ES ont été remplacées par des spécialités à choisir), le discours dominant a été pendant un an que le choix des spécialités était sans influence sur l'orientation dans le supérieur. Dès le début les gens qui recrutent via classement ont affirmé que ce serait faux et que bien sûr une spécialité maths en 1ere et Tale serait obligatoire pour entrer dans une prépa scientifique, par exemple. On peut aussi citer Parcoursup, qui sous le prétexte de faire une modification débile (permettre aux candidat.e.s de ne plus classer leurs vœux, ce qui rallonge à mort la convergence de l'algorithme), a surtout mis fin aux tirage aux sorts dans les quelques filières en tension, mais par conséquent a pu multiplier les filières en tension. Vous vous souvenez quand ces filières, c'était STAPS et c'est tout ? Mais si vous avez pas de place dans le supérieur, c'est de votre faute, vous aviez qu'à avoir de meilleures notes.

- Favoritisme du privé (sauf s'il est musulman, j'y reviens plus loin)

En dehors du fait que les dotations, même à effectif constant, avantagent à mort le privé, on comprend toujours pas trop la finalité du privé financé par l'état. Genre si tu fais le choix de sortir du public, pourquoi faut-il que les profs soient payés par l'état ? L'état propose une scolarité unique, celle-ci se trouve dans les lycées publics.

C'est pareil dans le supérieur privé : suffit de voir que les établissements privés recrutent hors-parcoursup, en avance sur parcoursup, pour des filières chères et parfois avec très peu de contrôle sur la qualité des enseignements.

Même sur des petits niveaux, le privé peut faire sa pub en ne respectant pas toujours les programmes ou les enseignements communs. Par exemple, il y a une prépa scientifique privée qui propose une sup indifférenciée MPSI/PCSI/MPI et les élèves switchent après un semestre. C'est quelque chose de très bien, mais les prépas publiques n'ont pas le droit de le proposer. La prépa en question était un mauvais choix quand j'était étudiant, aujourd'hui elle est dans les 15 meilleures de France.

- Faire chier les musulman.e.s

Bon ça c'est raccord avec le reste de la politique du gouvernement, mais vous pouvez faire votre choix : interdiction du voile (depuis 2004, certes), débat sur l'interdiction de l'abaya, débat sur l'interdiction du voile dans les universités, questions introduites dans les concours de recrutement PAS DU TOUT ORIENTÉES genre "que faites-vous si tout un groupe de vos élèves sont absent.e.s le jour de votre évaluation et ne présentent pas de motif d'absence valable ?". Le ministère a bien publié une charte de la laïcité qui affirme que la laïcité protège l'égalité hommes/femmes, ce qui est historiquement, socialement et juridiquement faux. Mais vous perdez des points pour devenir prof si vous le soulignez pendant l'oral. Dernier point en date : les annonces de rupture de contrat dans des circonstances hallucinante pour les établissements privés sous contrat de confession musulmane (et la différence de traitement avec Stanislas a été soulignée plein de fois).

- Maltraitance des professionnel.le.s, suppression des corps intermédiaires, pouvoirs renforcés pour les chefaillons à tous les étages

En gros, on ignore les syndicats (genre ceux qui prévenaient depuis 3 ans qu'avec le bac Blanquer, les lycées seraient vides en mars), on bouscule absolument toutes les normes tout le temps (le pourcentage de modifications dans le code de l'éducation est juste hallucinant, et c'est sans parler des changements de programmes etc.), on file les plein pouvoirs aux proviseur.e.s pour recruter ou emmerder les profs (emploi du temps sur 6 jours avec plein de trous ? Pas de recours, c'est juste tant pis pour toi. Les proviseur.e.s peuvent recruter des membres du personnel pour faire leur secrétariat à l'envi). Dans les rectorats, le turnover augmentant fait que les personnels ne sont plus capables de répondre quand une situation sort un peu des clous (quand j'ai commencé à enseigner, la règle c'était que les rectorats sont fiables, mais lents. Aujourd'hui ils essayent de t'arnaquer tout le temps). Les demandes de dispo (ie quand le prof n'est pas payé et n'est plus devant les élèves) sont refusées. Les conditions de travail et l'attractivité du salaire fait qu'il est impossible de recruter des profs compétent.e.s dans certaines disciplines (s'il y a d'autres débouchées, en gros, c'est mort). C'est le cas en particulier en maths et en informatique, où les concours ne remplissent pas correctement, et où les gens admis peuvent avoir eu 5 à une épreuve (de 5h, qui serait faite en 4h par des bons élèves de bac + 2). Les candidat.e.s admissibles se retrouvent parfois à montrer à l'oral leur incapacité à comprendre des concepts de base, mais il n'y a plus qu'une épreuve technique, puisque l'autre épreuve est désormais un entretien avec des questions de mise en situation professionnelle. On pourrait aussi parler du pacte, qui a été mis en avant et constitue une grosse arnaque pour les enseignant.e.s, sauf que certain.e.s n'ont pas trop le choix (chantage à l'organisation de projets éducatifs avec les élèves).

- Et puisqu'on parle de rémunération

Ben il y a eu un gel monumental du point d'indice depuis 2000, qui s'est traduite par une baisse équivalente du pouvoir d'achat. Globalement, les profs sont de moins en moins payés. Par contre vous avez peut-être l'impression qu'on passe leur temps à leur filer des primes, des augmentations etc. C'est juste de la comm : les augmentations promises n'arrivent jamais, sont réduites ou oubliées, ne concernent qu'une partie des profs, les primes sont minimes.

Capture depuis : https://nosservicespublics.fr/point-carriere-enseignant
Spoiler



C'est sûr que les profs n'ont pas le même soutien de leur ministère que les flics ou les agriculteurs, mais en même temps, il faut bien comprendre que dans l'ensemble, les profs votent pas tellement à droite, donc le gouvernement actuel s'en fout.

Azur

26/03 (15:37)

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Duc Bananie

Royaume de Ruthvénie

Domicile : Triangle d'Or

Belles analyses.

Poungi[*j]

27/03 (13:00)

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Empire Brun

Domicile : Santa Banana City

Très interessant.
Concernant la rémunération.

Lien.

Ca correspond a quoi les echelons et indice ? En gros, je pense que le salaire des profs est souvent fantasmé, mais en moyenne en milieu de carrière un prof de lycée peut esperer gagner combien ?

Comment ça se passe les affectations ?
Quand j'étais en ZEP, j'avais pas l'impression d'avoir le haut du panier comme prof.[3)]

Ici la concurrence n'existe pas !


[ce message a été édité par Poungi[*j] le 27/03 à 13:01]

Un[*b]curieux

27/03 (15:15)

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Poungi[*j] a écrit :

> Ca correspond a quoi les echelons et indice ?

Les échelons, c'est en gros ce qui mesure l'avancement d'un.e enseignant.e dans sa carrière.

On débute en gros à l'échelon 1, et on progresse petit à petit.

Les points d'indice, c'est un nombre associé à chaque échelon. Le salaire est calculé comme nombre de points * valeur du point, et il y a pas mal de choses sur wiki sur la valeur du point (et sa stagnation par rapport à l'inflation).

À ça s'ajoute que les profs sont sur des grilles différentes (donc des indices différents) en fonction du concours qu'ils ont eu auparavant (CAPES, Agreg). Ça ne change pas systématiquement en fonction du public (collège/lycée) et ça s'accompagne d'autres modifications (les profs agrégé.e.s peuvent plus facilement avoir des heures supplémentaires s'ils/elles le souhaitent).

> En gros, je pense que le salaire des profs est
> souvent fantasmé, mais en moyenne en milieu de carrière un prof de lycée peut esperer gagner
> combien ?


Prenons un.e enseignant.e agrégé.e, avec pas d'heure supplémentaire, qui travaille en lycée depuis environ 15 ans. Il/elle sera donc dans la grille "agrégé.e classe normale" et échelon 7, et aura un indice de 715, donc un salaire brut mensuel de 3520€. Pour une certifié.e (tout identique), ce sera 2500€ brut mensuel. À ça s'ajoutent quelques indemnités minimes (un peu d'argent pour acheter du matos informatique — pas fourni par le ministère, des indemnités pour les gens qui bossent dans des villes où le loyer est cher, etc).

> Comment ça se passe les affectations ?

Pour les titulaires (donc qui ont passé un concours), ça se fait aux points. Les gens choisissent en deux temps l'académie puis l'établissement, et le nombre de points dépend de plein de choses (ancienneté, historique, famille, etc.). On peut candidater sur un poste dans un établissement, ou sur une zone de remplacement (c'est parfois mieux d'être mobile sur une zone proche de chez soi qu'affecté dans un lycée super loin).

Certaines académies sont moins demandées que d'autres (cf ici, tu peux comparer en lettres modernes entre l'académie de Créteil et celle de Nantes, par exemple).

La conséquence, c'est que certaines académies à mauvaise réputation ne sont pas remplies (postes vacants), et il est alors fait appel à des non-titulaires : contractuels ou vacataires (il y a des différences entre les deux mais c'est du détail). Il peut s'agir de personnes ayant raté le concours, de personnes qui n'ont pas le droit de le passer (car étrangères), de personnes qui veulent faire ça temporairement pour essayer, etc.

Mais bon c'est sûr que si tu veux des personnes compétentes, il faut payer un peu plus que ce que paye l'EN actuellement. Et la direction qu'on prend, c'est qu'on n'a personne tout court. Le pacte enseignant a exactement ce but, et le débat sur l'abaya avait pour but de faire diversion sur les absences de profs à la rentrée dernière. À un moment ça va devenir difficile d'expliquer que c'est la faute des musulman.e.s si les concours d'enseignement sont pas remplis, mais bon. Il y a un rapport ici qui en parle et montre la non couverture des postes d'enseignant.e.s.

[ce message a été édité par Un[*b]curieux le 27/03 à 15:16]

Saint Général M. Lancefer

28/03 (12:03)

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Royaume de Ruthvénie

Domicile : Greffe

Un[*b]curieux a écrit :

À un moment ça va devenir difficile d'expliquer que c'est la faute des musulman.e.s si les concours d'enseignement sont pas remplis, mais bon


Je te trouve optimiste. C'est pourtant évident que les gens ne passent pas le concours à cause des élèves perturbateurs qui ne respectent plus rien, et on sait de qui on parle. HEIN.

Un[*b]curieux

28/03 (15:58)

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Saint Général M. Lancefer a écrit :

> Je te trouve optimiste.

En vrai t'as raison, et on n'est pas aidé.e.s par les profs qui versent facilement dans ce genre de discours aussi.

Saint Général M. Lancefer

28/03 (17:13)

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Citoyen

Royaume de Ruthvénie

Domicile : Greffe

A titre personnel j'ai souvent réfléchi à passer le concours en guise de reconversion professionnelle, mais franchement le salaire ne donne pas envie, sans compter les témoignages effroyables sur la prise en compte par l'éducation nationale des professeurs. Cela m'a fait fuir.

Nyadia Von Rich

29/03 (12:26)

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nombre messages : 3068

Ministre de la Guerre

Royaume de Ruthvénie

Domicile : Nouvelle Volupté

J'ai passé le concours et l'ai eu à titre de reconversion professionnelle.

Je te confirme que tu as bien fait de fuir. Sachant que l'argent n'était pour moi pas un moteur, vu que j'ai divisé mon salaire par deux en entrant dans la fonction publique et que ça m'allait.

[ce message a été édité par Nyadia Von Rich le 29/03 à 12:27]

Un[*b]curieux

29/03 (14:40)

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Nyadia Von Rich a écrit :

> Je te confirme que tu as bien fait de fuir. Sachant que l'argent n'était pour moi pas un moteur,
> vu que j'ai divisé mon salaire par deux en entrant dans la fonction publique et que ça m'allait.

Tu saurais en dire plus ? (sur tes motivations et ton expérience, et aussi quel concours dans quelle discipline ?)

Je suis intéressé par les retours sur ce que j'ai écrit aussi, surtout sachant que mon point de vue est biaisé parce que mon expérience d'enseignant est loin d'être représentative…

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