đŠ¶ LE HĂRAUT DĂCHAUSSĂ đжGazette proclamĂ©e du Royaume â NumĂ©ro II« Que les oreilles se dressent et les chausses se baissent ! »ââââââââââââââââââââââââ
đ LA GRANDE PROCLAMATIONDe l'abdication, de la Reine fantĂŽme, et du Roi qui ne part pointOyez, oyez, bonnes gens et nobles sires !
Qu'il soit porté à la connaissance du Royaume, de ses provinces, de ses étangs et de ses pieds nus, que le Héraut Déchaussé a de grandes nouvelles à proclamer, et que ces nouvelles sentent le soufre.
Le Roi Landraël Premier a abdiqué.
Le HĂ©raut laisse le mot rĂ©sonner dans les rues pavĂ©es, car il est lourd. Un roi qui abdique, c'est une couronne qui tombe. Dans l'ancien temps, les rois ne dĂ©posaient point leur couronne. On la leur retirait, certes, parfois avec la tĂȘte encore dedans, mais on ne la posait point sur la table de nuit en disant « j'ai assez donnĂ© ».
EmpĂȘtrĂ© dans les scandales comme un sanglier dans un buisson d'Ă©pines, pressĂ© par les uns, conspuĂ© par les autres, poussĂ© notamment par un certain Zyor Mawi, dont le HĂ©raut reparlera plus bas, car le HĂ©raut a bonne mĂ©moire et des pieds patients, le Roi a donc choisi de partir.
Mais le Héraut s'interroge. Car le Héraut, quand il s'interroge, trouve souvent des réponses que d'autres préféreraient enfouir.
Le Roi a abdiqué au profit de son épouse. Korail. La pirate de Crab Key. Celle dont le port d'attache se nomme, le Héraut le rappelle pour les lecteurs qui auraient manqué le premier numéro, Port Magmor. Comme le dieu. Celui des tentacules.
Et depuis ?
Rien.
Le Héraut a tendu l'oreille. Le Héraut a tendu les deux oreilles. Le Héraut a collé ses oreilles nues contre les murs du palais. Et le Héraut n'a entendu que le silence.
La Reine Korail a nommé quelques ministres. Puis la Reine Korail a disparu.
Pas de discours d'avÚnement. Pas de proclamation royale. Pas de tournée des provinces. Pas un mot aux Sans-Chaussettes qui grelottent. Pas un geste envers les nobles qui attendent. Rien. Le trÎne est occupé mais la salle du trÎne est vide.
Le Héraut, qui ne juge point mais qui constate avec une certaine insistance, voit trois explications possibles à cette absence.
PremiĂšre hypothĂšse. La Reine, fidĂšle de Magmor,car le HĂ©raut maintient le conditionnel avec la dĂ©licatesse d'un chirurgien, mais le maintient tout de mĂȘme, est occupĂ©e ailleurs. Dans une crypte. Devant un autel. Ă invoquer des choses que le HĂ©raut prĂ©fĂšre ne point nommer avant le souper. Les tentacules qui ont frappĂ© Ă l'aube de cette Ăšre avaient bien une origine. Le HĂ©raut ne dit pas que cette origine porte une couronne. Le HĂ©raut s'interroge.
DeuxiĂšme hypothĂšse. La Reine n'est qu'un paravent. Une figure de proue, mĂ©taphore appropriĂ©e pour une pirate, derriĂšre laquelle se dissimule celui qui tire vĂ©ritablement les ficelles. Et qui serait ce marionnettiste ? Le HĂ©raut invite ses auditeurs Ă considĂ©rer ceci : un roi empĂȘtrĂ© dans les scandales, acculĂ© Ă la dĂ©mission, qui « abdique » au profit de sa propre Ă©pouse, laquelle ne prend aucune dĂ©cision visible, ne se montre point, ne rĂšgne point... Cela ressemble moins Ă une abdication qu'Ă un changement de costume.
Landraël Premier, roi déchu ? Ou Landraël Premier, roi déguisé ?
TroisiÚme hypothÚse. Les deux à la fois. Un roi-fantÎme qui tire les ficelles d'une reine-fantÎme qui invoque des dieux-fantÎmes. Le Héraut concÚde que cette hypothÚse lui donne mal aux pieds.
Le HĂ©raut ne juge point. Le HĂ©raut constate que le trĂŽne de RuthvĂ©nie est vide et plein en mĂȘme temps, ce qui est un tour de force que mĂȘme les Ă©chansons royaux des Altheim-BlatnoĂŻ, et ils en ont vu, en sept gĂ©nĂ©rations, n'auraient su imaginer.
Le Héraut ne juge point. Le Héraut constate.
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đ LE LIVRE D'OR ET DE BOUEDe Zyor Mawi, ou le self-made man qui ne s'est point fait lui-mĂȘmeLe HĂ©raut a remuĂ© ses archives. Le HĂ©raut a soufflĂ© sur de vieux parchemins. Et le HĂ©raut a trouvĂ©, encore (!), un nom qui sent la poudre.
Zyor Mawi. L'homme qui a poussé un roi à l'abdication. L'homme qui se présente au Cybermonde comme un self-made man, un bùtisseur parti de rien, un capitaine d'industrie forgé dans le feu de l'ambition et la sueur du mérite.
Le Héraut aime les belles histoires. Le Héraut adore les contes de fées. Mais le Héraut préfÚre encore la vérité.
Car le Héraut a fouillé. Le Héraut fouille toujours. Et voici ce que le Héraut a trouvé, coincé entre deux registres poussiéreux que personne n'avait ouverts depuis fort longtemps :
Zyor Mawi a des origines ruthvĂšnes.
Le Héraut prie ses auditeurs de ne point s'évanouir.
Plus précisément, le Héraut a retrouvé la trace d'un vieil oncle. Un vieil oncle fortuné. Un vieil oncle fortuné et, le Héraut savoure chaque mot, noble. Une de ces petites noblesses de province que l'on oublie comme on oublie un meuble dans un grenier, mais dont les coffres étaient pleins comme un étang aprÚs l'orage.
Le self-made man n'a rien fait lui-mĂȘme. Il a hĂ©ritĂ©.
Et qu'a-t-il fait de ce pactole ruthvÚne ? Le Héraut va vous le dire, car le Héraut est généreux de ses révélations.
Il l'a dilapidé.
Le Héraut a reconstitué, avec la patience d'un généalogiste et la ténacité d'un limier pieds nus, le parcours financier du sieur Mawi. Et quel parcours. Shorter les actions ruthvÚnes, parier contre son propre sang, si l'on ose dire. Miser sur la hausse du baril quand le baril baissait. Investir dans des galions quand le vent tournait. Spéculer sur des tentacules quand les tentacules spéculaient sur lui.
Choix coĂ»teux aprĂšs choix coĂ»teux, comme un joueur de dĂ©s qui s'obstine Ă miser sur le six quand le dĂ© nâa que cinq faces.
Et voilĂ pourquoi, selon les sources du HĂ©raut, et les sources du HĂ©raut sont comme ses pieds : nus, mais solides, le sieur Mawi serait bientĂŽt Ă court d'argent. D'oĂč sa prĂ©sence de plus en plus envahissante dans les gazettes et les tribunes. D'oĂč ses discours enflammĂ©s. D'oĂč sa croisade contre le trĂŽne. Car lorsque les coffres se vident, il faut bien remplir quelque chose : Ă dĂ©faut de bourses, on remplit les oreilles.
Le Héraut résume pour les auditeurs pressés : un homme aux origines ruthvÚnes et nobles, qui a hérité d'une fortune qu'il n'a point gagnée, qui l'a perdue en paris stupides, et qui compense son déclin par de l'agitation politique. Le Héraut a un mot pour ce genre de parcours, mais comme le Héraut ne juge point, il le gardera pour lui.
Le Héraut ne juge point. Le Héraut constate.
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đŠ LES BRUITS DU CYBERMONDEDe l'invasion silencieuse des palmipĂšdes, ou le grand coin-coinLe HĂ©raut a des nouvelles du vaste Cybermonde. Et ces nouvelles ont des plumes.
Il y a des canards partout.
Le Héraut avait d'abord cru à une hallucination due au froid sur ses pieds nus. Mais non. Les canards sont réels. Ils sont nombreux. Et ils sont partout.
Ă l'Ăle aux Kanards, bien sĂ»r, mais cela, c'est dans l'ordre des choses, comme des poissons dans un Ă©tang ou des Altheim-BlatnoĂŻ dans un registre nobiliaire. Non, ce qui alarme le HĂ©raut, c'est que les palmipĂšdes ont dĂ©passĂ© les frontiĂšres du raisonnable.
On en trouve dans les provinces les plus reculĂ©es. On en croise dans les couloirs des ministĂšres. On en aperçoit dans les tavernes, les forges, les acadĂ©mies. Le HĂ©raut en a mĂȘme vu un, il le jure sur ses pieds nus, consulter un panneau d'affichage avec un air de profonde rĂ©flexion.
Et le comble : le nouveau Premier Ministre de la République de Kraland est un canard.
Le Héraut répÚte, car il faut parfois répéter pour que l'absurde devienne réel : la grande République du Cybermonde, celle qui a écrasé des empires et fait trembler des rois, est désormais dirigée par un palmipÚde.
Le Héraut s'interroge, car le Héraut s'interroge toujours.
Est-ce la catastrophe des tentacules qui a ouvert cette Ăšre qui est en cause ? Les horreurs de Magmor auraient-elles créé, en dĂ©vastant l'ancien monde, une niche Ă©cologique oĂč le canard prospĂšre ? LĂ oĂč le tentacule recule, le palmipĂšde avance-t-il ? Y a-t-il une loi naturelle qui veut que toute catastrophe dĂ©moniaque profite aux volatiles ?
Ou bien, et le HĂ©raut avance cette hypothĂšse Ă pas feutrĂ©s, car ses pieds nus savent marcher sans bruit, les radiations sont-elles en cause ? Les Ă©manations de soufre, les rĂ©sidus magmoriens, les miasmes tentaculaires auraient-ils transformĂ© d'honnĂȘtes citoyens en palmipĂšdes ? Le HĂ©raut a vu des choses Ă©tranges en ce bas monde, mais un ministre qui fait coin-coin dĂ©passe l'entendement.
Le HĂ©raut note en tout cas que lĂ oĂč Magmor passe, les canards poussent. Le HĂ©raut ne tire aucune conclusion de cette coĂŻncidence. Mais le HĂ©raut la note. Le HĂ©raut note toujours.
Le Héraut ne juge point. Le Héraut constate. Et le Héraut constate que ça cancane.
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đ LE LIVRE D'OR ET DE BOUE (suite)De Vesperia Ashcroft, ou les Essecroft de la honteLes lecteurs fidĂšles du HĂ©raut, et le HĂ©raut sait qu'ils sont nombreux, car le HĂ©raut a des oreilles partout oĂč il a des pieds, se souviennent que le premier numĂ©ro de cette gazette rĂ©vĂ©lait les origines ruthvĂšnes et nobles de Vesperia Ashcroft, ancienne PremiĂšre Ministre de la RĂ©publique de Kraland.
Le Héraut avait promis de creuser. Le Héraut a creusé. Et ce que le Héraut a déterré sent le vieux linge et le reniement.
Le nom « Ashcroft » est une déformation. Un maquillage onomastique digne d'un faussaire de troisiÚme ordre. Le véritable nom de famille est Essecroft. Et les Essecroft, le Héraut peut l'affirmer registres en main, sont une famille de petite noblesse ruthvÚne.
Petite noblesse, certes. Pas de quoi rivaliser avec les Altheim-BlatnoĂŻ et leurs sept Ă©chansons royaux. Mais noblesse tout de mĂȘme. Du sang bleu, fĂ»t-il diluĂ©. Des armoiries, fussent-elles modestes. Un nom dans les registres, ce qui est plus que n'en peuvent dire certains ducs autoproclamĂ©s.
Or, les Essecroft ont été chassés du Royaume. Et voici pourquoi.
Les Essecroft priaient la Grande Déesse.
Le Héraut laisse cette information se déposer dans l'esprit de ses auditeurs.
La Grande DĂ©esse. La divinitĂ© des Seeliens. Celle des bishĂŽnens aux tournois, celle de « Celui qui Guide » et de ses illuminĂ©s. Dans un Royaume qui prie la Dame de l'Ătang, cette Dame qui est apparue sur les eaux sacrĂ©es que les Altheim-BlatnoĂŻ gardent depuis des siĂšcles, prier la Grande DĂ©esse est plus qu'une hĂ©rĂ©sie. C'est un affront.
Les Essecroft furent donc chassés. Justice fut faite. Les registres furent annotés. L'affaire fut close.
Mais voici le trait le plus savoureux, celui que le Héraut gardait pour la fin comme on garde le dessert aprÚs la soupe :
Une fois chassĂ©s, les Essecroft ne se sont point repentis. Ils ne sont point revenus Ă genoux implorer le pardon de la Dame de l'Ătang. Non. Ils se sont convertis. Au socialo-graffitisme.
De la Grande Déesse au socialo-graffitisme. D'une hérésie à une idéologie. Le Héraut admire presque la souplesse de conscience. Car il faut un certain talent pour trahir son roi, trahir sa foi, et se convertir à la premiÚre doctrine venue comme on change de chausses, si l'on en porte, ce qui n'est point le cas au Héraut.
Par opportunisme. Le mot est lùché. Les Essecroft n'ont pas de convictions. Ils ont des positions. Et leurs positions changent selon le vent, comme une girouette sur un clocher, si les socialo-graffitistes avaient des clochers, ce dont le Héraut doute.
Voilà donc le pedigree complet de celle qui dirigea la plus grande République du Cybermonde : une noble ruthvÚne issue d'une famille d'hérétiques exilés reconvertis en socialo-graffitistes par pur calcul.
Le sang bleu ne ment jamais. MĂȘme quand il essaie trĂšs fort.
Le Héraut ne juge point. Le Héraut constate.
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𧊠LA PAROLE à LA CHAUSSETTE*la Royale Chaussette des Traditions émerge lentement, regarde à gauche, regarde à droite, puis regarde en l'air avec inquiétude*Miaou.
La Chaussette a une question. Miaou.
Si le Roi abdique mais que sa femme rĂšgne, et que sa femme ne fait rien, et que le Roi dĂ©cide quand mĂȘme, est-ce que le Roi a vraiment abdiquĂ© ? Miaou.
La Chaussette a une autre question. Miaou.
Si un canard devient Premier Ministre, est-ce que la Chaussette peut devenir Reine ? Miaou. La Chaussette a plus de légitimité. La Chaussette a touché la main de deux rois. Miaou. Le canard n'en a touché aucun.
La Chaussette a une derniĂšre question. Miaou.
Pourquoi tout le monde change de nom ? Essecroft qui devient Ashcroft. Mawi qui cache son oncle. Korail qui cache son dieu. Miaou. La Chaussette s'appelle la Chaussette. La Chaussette n'a rien Ă cacher. Miaou.
Sauf des griffes. Miaou.*la Chaussette exhibe une griffe tricotĂ©e, puis se rendort avec une dignitĂ© fĂ©line*Le HĂ©raut tient Ă prĂ©ciser qu'il n'endosse point les propos de la Chaussette des Traditions, mais reconnaĂźt qu'elle pose de bonnes questions.ââââââââââââââââââââââââ
Le HĂ©raut rappelle aux nouveaux lecteurs que la premiĂšre Ă©dition du HĂ©raut DĂ©chaussĂ©, contenant des rĂ©vĂ©lations sur le mariage royal, la couronne volĂ©e, le sang bleu de certaines communistes et d'autres nouvelles que le pouvoir prĂ©fĂ©rerait oublier, est disponible Ă la Taverne pour qui sait y entrer pieds nus.Le HĂ©raut DĂ©chaussĂ© est un organe de presse indĂ©pendant placĂ© sous la protection bienveillante du Duc Wenceslas von Altheim-BlatnoĂŻ, descendant de sept Ă©chansons royaux, Gardien hĂ©rĂ©ditaire des Ătangs et protecteur occasionnel de palmipĂšdes Ă©garĂ©s.Le HĂ©raut ne juge point. Le HĂ©raut constate.Toute ressemblance avec des personnages existants serait une coĂŻncidence que le HĂ©raut trouverait fort amusante.