J'ai lu le reportage sur les milices privées.
Bon déjà je note qu'on est manifestement d'accord pour dire que confier la gestion de la sécurité à des milices privées est quelque chose d'anormal, et qu'il serait mieux que cela n'existe pas. C'est important pour la suite, à la fois pour souligner quand Arnold et moi sommes d'accord, et parce que la divergence ne se situe pas sur les valeurs ou l'éthique. Il s'agit d'une divergence d'analyse de la réalité, pas d'opinion.
Selon Arnold, cette milice apparait en conséquence de la désertion de la police étatique, ce qui démontre sa nécessité. Je vois plusieurs raisons pour lesquelles c'est faux :
I Le sentiment de besoin de la police
Comme souligné par Satori, il n'y a aucun indice d'un sous-financement de la police. Au contraire : plus la police est financée et forte, et plus ses agents demandent des moyens supplémentaires. Si vous vous demandez quelle est la limite, on peut regarder comment aux USA les flics ont obtenu
du matériel de guerre pour de la gestion de troubles à l'ordre public. Il n'y a évidemment aucune justification rationnelle pour ces achats. Autrement dit, ce qui pousse les gens à vouloir plus de sécurité (police ou milice privée), ce n'est pas l'absence de flics ni l'insécurité, mais le sentiment d'insécurité. Celui-ci est indépendant de l'insécurité réelle ("
Pour autant, ce ne sont pas dans les départements où la présence policière est moins marquée qu’elle est jugée insuffisante.",
On peut considérer que la sécurité représente une priorité absolue sans avoir été personnellement victime de la délinquance. À l'inverse, on peut vivre dans un contexte d'insécurité tout en considérant que les enjeux économiques et sociaux, comme le chômage et la pauvreté, sont prioritaires).
II - Que fait la police ?
Un truc que je trouve marquant dans l'article, c'est qu'il agite le spectre de la drogue, mais on ne la voit jamais vraiment. Je cite :
"Sur les murs, des flèches rouges et un tag [indiquent le point de vente de drogue]"
"Et tout ce qui est déchets, donc les sodas, fast-food, canapés, fauteuils, ils doivent les récupérer et partir avec."
"Si c'est sale, lĂ , ils nous cassent les couilles, et ils peuvent rester des heures"
"Devant elle, les adolescents se mettent à traîner leurs fauteuils et à quitter les lieux."
"« S'il te plaît ! », gronde-t-elle devant un des guetteurs qui a laissé des ordures derrière lui."
"Les acheteurs font demi-tour, alors les dealers se font rappeler Ă l'ordre, ils nettoient tout et s'en vont ailleurs."
Les jeunes y sont qualifiés de dealer, ou de guetteur, ce qui me semble davantage ressembler à de la diffamation en bonne et due forme qu'à une enquête journalistique. Parce que tout ce qu'on voit, c'est des jeunes qui ont de quoi s'assoir dans des résidences et qui ont des détritus autour d'eux. L'article suggère qu'ils les auraient abandonnés, mais il faut les croire sur parole, et perso ça me semble douteux (entre autre parce que j'imagine pas trop un jeune devoir racheter un nouveau tabouret à chaque fois qu'il veut se poser dehors). Et si on lit avec cette grille de lecture, il reste quoi ? Des jeunes qui chillent dehors quand il fait chaud et se font emmerder par une des adultes qui cosplayent un camp survivaliste pour la modique somme de 2 millions. Mouais mouais.
III - DROOOOOOOGUE
Au passage, le fait que l'article se concentre autant à fond sur le narcotraffic, c'est vraiment symptomatique de tout ce que l'obsession policière a de délétère. L'addition aux drogues est un problème médico-social qui ne se règle jamais par la répression ou le recours aux flics.
Je cite à nouveau la source HAL plus haut : « Surtout, alors que la délinquance ordinaire (cambriolages, violences, etc.) est peu élucidée, dominent dans l’action policière et judiciaire quatre grands types de délinquance : la délinquance routière, la distribution et consommation de produits prohibés, l’immigration irrégulière, le contentieux suscité par les heurts entre jeunes et policiers… qui ont en commun d’être des délinquances sans victime directe ».
Les politiques de lutte contre le narcotraffic, c'est la dépénalisation, l'accompagnement médical et social, l'aide au logement. Le truc que ni les flics ni les milices ne savent faire. Mais la répression est une stratégie politique ("Au lieu de construire des choix politiques, on a laissé le débat se brouiller et s'exacerber, en comptant sur un affichage répressif, qui se durcit au fil des textes de loi. Une politique de lutte contre l'insécurité devrait a contrario partir des données disponibles.").
IV - Oui mais les gens financent des milices
Bon déjà l'argument d'Arnold n'est pas nouveau : Gwenola Ricordeau a
étudié et argumenté sur la question des milices privées auparavant :
« Le Poing : Abolir la police sous le capitalisme, est ce que ce n’est pas privatiser la police ? Par exemple, en Angleterre, tu vois beaucoup moins la police parce qu’ils ont réduit les financements de la police, mais il y a des sociétés de sécurité privées qui patrouillent avec des voitures, avec des caméras dessus. Tu as des espèces de vigiles qui ont des attributions de police. Ils peuvent interpeller des gens. Et comme les flics anglais, ils n’ont pas d’arme. En fait, ils ont à peu près les mêmes attributions. Il y a des voisins vigilants qui peuvent fouiller les gens, et cetera. Est ce que la revendication d’abolition de la police si elle est pas liée, on va dire à un mouvement général vers l’émancipation, ne peut pas être quelque chose qui porterait une privatisation de la police ?
Gwenola Ricordeau : Je ne vois pas d’abolitionnistes tomber dans des appels a la sécurité privée, pour dire les choses rapidement, l’abolitionnisme n’est pas libertarien. C’est une évidence d’un point de vue abolitionniste, mais autant le rappeler : on s’oppose à tous ces phénomènes de vases communicants. »
Autrement dit, il se dégage deux aspects chez Ricordeau :
1/ Les milices privées ne sont pas opposées à la police, mais en sont au contraire l'aboutissement : le mécanisme est le suivant : on souligne médiatiquement l'insécurité pour en faire gonfler le sentiment (en dépit de chiffres de criminalité en baisse, par exemple). Cela permet de remporter des élections. Une fois en poste, il faut jouer sur une ligne de crête : continuer à fustiger la criminalité galopante, sans devoir faire un mea culpa sur son bilan (regardez Retailleau, il fait ça très bien : on vit dans un pays dangereux
mais ce n'est jamais de sa faute). Cette contradiction est levée par la promesse de renforcement de la police (plus de matériel, plus de moyens, plus de flics, moins de contre-pouvoirs), et par l'implication des citoyens. Parce que quand il devient clair que c'est la mission des voisins vigilants de surveiller un quartier, l'échec sécuritaire qui permet de se faire élire devient une responsabilité collective.
2/ Par ailleurs, et c'est le point important, il suffirait d'une volonté assez ténue pour dissoudre une telle milice privée. Ce serait super facile : il suffit de l'interdire, ou de constater que c'est déjà une exception au droit. Les mecs font du harcèlement auprès des jeunes, leur parlent comme à des merdes, c'est un délit, ils ont 0 droit spécifique, on les empêche de nuire, fin de l'histoire.
V - Follow the money
Dernier point : avec 2.5 millions d'euros annuellement, je pense que ça vaut le coup de se poser la question : est-ce que c'est un moyen rationnel de dépenser cet argent ? Tout le projet abolitionniste consiste à réfléchir à comment se passer de flics. Je crois qu'avec 2.5 millions, il y a de quoi faire mieux que d'aller faire chier des jeunes qui sont posés dehors. J'ai l'impression d'être beaucoup plus abolitionniste qu'avant d'avoir lu l'article, en tout cas.