Ruthvenville m'a accueillie comme il se doit... ou pas...
Je suis arrivée il y a quelques jours à peine. Le temps de poser mes affaires, de prendre la mesure des ruelles, des commerces, des regards, des conversations et des silences dÚs qu'on s'approche un peu trop. Une ville qui respire lentement, comme si elle jaugeait chaque nouvel arrivant avant de ne décider quoi en faire.
Comme toujours, jâai choisi la voie la plus simple pour prendre le pouls dâun endroit : la taverne.
C'est lĂ qu'on apprend plus en une soirĂ©e quâen dix visites officielles. Les langues sây dĂ©lient, les masques glissent, et les alliances commencent parfois dans les derniĂšres gorgĂ©es dâune chope.

Câest lĂ que je lâai rencontrĂ©e.
Cette ... ânouvelle amieâ, disons. EspiĂšgle, vive, trop Ă lâaise pour ĂȘtre tout Ă fait honnĂȘte⊠mais ce nâest pas le sujet. Du moins pas encore.
Elle m'a abordĂ© sans dĂ©tour. Et, sans que je mâen rende compte, elle mâa tendu une chope, comme on tend une main : naturellement.
Je me suis dit que câĂ©tait un accueil local tout Ă fait chaleureux
Elle a levé sa chope avec un sourire en coin.
puis l'a tapé contre la mienne.
« Allez. Cul sec, Si tu refuses, ça porte malheur. Bienvenue à Ruthvenville. »
Jâai levĂ© un sourcil. Puis la chope.

Le bois de la chope claque lourdement contre la table. La mousse, elle, nâa pas demandĂ© son avis : elle finit sa course sur le col de ma cape. Je tousse encore, les yeux larmoyants, la gorge en feu comme si cette mixture avait dĂ©cidĂ© de me punir personnellement.
« Par la Grande Louve cybermĂ©tique⊠câest du marĂ©cage en bouteille ? »
Je lance un regard en biais Ă ma voisine qui tente pitoyablement de masquer son amusement. Dâun revers de manche, je mâessuie la bouche, la mine renfrognĂ©e, et je cherche lâerreur⊠ou le piĂšge.
Je n'ai pas envie de me faire remarquer.. pour le moment.
Pouvez vous me dire si à Ruthvenville, la biÚre a toujours eu ce goût de vieux cuir trempé et de vidange tiÚde ? Ou le brasseur a confondu son houblon avec de la mousse de cave ?
Peut-ĂȘtre que la rĂ©colte a moisit. Peut-ĂȘtre que les fĂ»ts sont rincĂ©s Ă lâeau de gouttiĂšre. Peut-ĂȘtre que le stockage est⊠disons⊠âfolkloriqueâ.
Ou peut-ĂȘtre que câest lâaccueil local : une amertume volontaire, servie aux nouvelles arrivantes pour voir si elles tiennent debout⊠ou si elles plient.
Jâessuie ma cape plus soigneusement, et mon regard se fait plus froid, plus prĂ©cis. Un frĂ©missement de mĂ©fiance qui ne demande quâĂ devenir une certitude.
Je ferais mieux de surveiller mon verreâŠ
et surtout celle qui me lâa tendu.
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Tout est négociable.
Mais tout nâest pas rentable.
Les choses simples sont les plus fiables.Cyphia â Carnet public