Stévène,
Tout ce qui compte, c'est que les camarades avancent tous dans la mĂŞme direction.
Merci. Sous vos plaisanteries de comptoir, voilà enfin une phrase honnête : vous nous laissez choisir la démarche, pourvu que nous suivions votre ligne. Même à reculons, même en nous cachant le visage… Vous avez donc prévu jusqu’à la honte de ceux qui vous suivent.
Et vous appelez cela l’Universalité ?
Croire en votre Nation ne vous rend pas plus universels que croire en un dieu. Vous avez remplacé l’autel par la tribune, installé vos dirigeants dans une basilique et rebaptisé le sermon « discours patriotique ». Puis vous riez des croyants : ils ont au moins la décence de reconnaître qu’ils ont une religion.
Ce qui est à la République est à toi.
Alors sa capitale est aussi la nôtre. Son exposition aussi. Mais lorsque nous voulons y présenter un peu de notre culture, soudain vous retrouvez le sens de la propriété : vos lieux, vos choix, vos conditions.
Tout est à nous tant que vous êtes seuls à décider de ce qu’on en fait.Votre formule communautaire ressemble à un bonneteau : ce qui est à vous est à moi, ce qui est à moi est à la République… et quand je tends la main, c’est encore vous qui distribuez.
Gardez votre vodka. Je comprends que vous préfériez regarder ce qu’il reste dans le verre : cela évite de regarder ce qu’il manque dans votre raisonnement.
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JAHde, nous vivons avec des gens qui ne pensent pas comme nous. Vous, vous les tolérez tant qu’ils marchent où vous leur dites.
Votre Nation a des frontières. Votre suffisance, elle, est universelle.Quant à votre capitale, je ne suis pas près d’y mettre les pieds. Vous avez une manière d’inviter les gens qui consiste à leur expliquer combien leur présence serait agréable s’ils pouvaient laisser ce qu’ils sont au vestiaire. Votre hospitalité mérite une exposition à elle seule. Dans la section des curiosités.
Peut-être serons-nous alliés. Ce choix ne m’appartient pas à moi seule, et je ne préjuge ni de sa forme ni de ses limites. Mais une alliance ne vous achètera pas mon silence. Je continuerai à dire ce que j’ai à dire.
Vous aimez les interlocuteurs qui marchent dans votre direction ? Il faudra vous habituer à une alliée qui vous tient tête.
Si vous cherchez une signature au bas d’un accord, nous pouvons discuter. Si vous cherchez une laisse, changez de forêt.Ted,
Vous pouvez m’appeler
Éva. Ou Fée — mais en forêt de
JAHde, beaucoup vous répondront. Ou Gueuse, du nom du ruisseau de Bouletie auprès duquel je suis née.
Vous n’appartenez à aucune de mes deux sororités : ni fidèle de la Grande Déesse ni fée, vous êtes dispensé du « Sœur ». Quant à « Con », gardez-le pour vos familiarités entre kramarades. Vous reconnaîtrez les vôtres.
Maintenant, cessez de me fabriquer une position commode à réfuter.
Je ne boycotte pas votre exposition parce que les œuvres me déplaisent. Je la boycotte parce que vous prétendez accueillir l’universel tout en refusant mon expression culturelle.La diversité est précisément ce que j’aime et ce qui anime l’Esprit de
JAHde. Non, je n’ai jamais mis les pieds dans cette exposition, ni même au Quartier Suprême. Cela ne m’a pas empêchée d’apprécier, à distance, certains de ses aspects artistiques. J’aimerais découvrir les œuvres, ne serait-ce que par respect pour le travail de leurs auteurs.
Mais votre accueil me demande de laisser une part de moi-mĂŞme Ă la porte.
Vous sĂ©parez culture et religion avec l’assurance de ceux qui prennent leurs propres catĂ©gories pour les lois du Cybermonde. Chez les gĂ©déïstes, la foi traverse la culture, la politique, le social, l’économie, la justice et le rythme de la vie. Elle appartient Ă ma culture ; je dirais mĂŞme Ă
Sa culture.
Mes messes sont aussi des œuvres : une composition de paroles, de gestes, de chants et de symboles. Je souhaite présenter cette beauté comme d’autres présentent la leur. Vous pouvez ne pas l’aimer. Vous pouvez la discuter. Mais votre indifférence religieuse ne vous donne aucune compétence particulière pour décréter où l’art s’arrête.
Je ne cherche pas à convertir vos visiteurs. Contrairement à Sophos, je n’ai jamais converti quelqu’un de force, ni détruit les reliques des autres en m’en faisant gloire. Épargnez-moi donc vos soupçons de prosélytisme :
vous êtes fort sourcilleux devant une messe proposée, et singulièrement accommodants devant les convictions imposées par votre kramarade.Je ne demande pas davantage un sanctuaire permanent au milieu d’une capitale sans fidèles. Je demande un
pavillon provisoire dans le parc de l’exposition, où présenter mon art à l’égal des autres artistes, puis le démonter à sa clôture.
C’est pourtant simple. Mais vous préférez me transformer en missionnaire réclamant son temple : cela vous évite de répondre à une artiste demandant sa place.
Quant à votre œuvre sur la famille, chacun est libre d’y reconnaître son histoire. Votre émotion est respectable ; elle ne constitue pas une réponse à mon exclusion. Une femme, un fils, de l’amour : fort bien. Vous avez trouvé votre reflet. Faut-il que je m’en contente pour considérer ma culture représentée ?
J’ai, moi aussi, deux familles : les Fées et le Gédéïsme. Dans ces deux sororités, les conceptions familiales sont libres : soligames, monogames, bigames, polygames, plurigames, bishogames, transgames, oogames… Elles ne sont ni un problème ni un tabou.
Notre accueil de cette diversité se pratique. Chez vous, l’universel semble surtout se proclamer. Et l’ostracisme devient curieusement présentable dès qu’un kra le prononce dans un musée.
Votre jolie fée, enfin, est libre de ses rencontres, comme chacune d’entre nous. Je ne suis comptable des fréquentations d’aucune de mes sœurs, ni entremetteuse, ni surveillante de leurs affections. Si elle vous plaît, cela vous regarde tous les deux. Cela ne vous fournit aucun argument contre moi.
Chaque fée répond de ses actes, et toutes sont solidaires.
Vous touchez à une fée, vous touchez à toutes les fées.Cet Esprit de
JAHde, nous l’étendons à tous les JAHdiens. La liberté de chacune n’efface pas notre solidarité ; elle lui donne son sens.
Oui, les commissaires d’exposition sont libres de choisir leurs œuvres, leur présentation et leur calendrier. Je défends cette liberté autant que la mienne. Mais leurs choix restent ouverts à la critique. Dès lors que vous prétendez m’exclure de votre universel, je suis libre de condamner cette exclusion, de boycotter l’événement et de le dire assez fort pour gâcher votre satisfaction.
Vous me conseillez d’autres musées, « plus à mon goût ». Je vous parle de la place de ma culture ; vous me montrez la sortie.
Vous voulez bien de moi comme spectatrice, pourvu que je paie votre suffisance en applaudissements. Comme artiste, soudain, je vous encombre.Gardez donc vos bonnes adresses. Une exposition universelle qui répond « allez voir ailleurs » à ceux qui demandent à y contribuer expose surtout les limites de ses organisateurs.
Vous avez parfaitement le droit de faire une exposition kra. Ayez seulement l’honnêteté de ne pas appeler « universel » le plaisir de vous admirer entre vous.