posté 14/09 (23:33)
La transmission grésille. Puis la voix d’Eva éclate, assez sèche pour faire vibrer les circuits du robot.
NON ! ELLE A DIT NON !
Et sur ce coup-là , petit robot, je La connais. Alors ne viens pas confondre ta programmation avec Sa volonté. Les instructions de Shiki ne sont pas des Écritures saintes, et ton bouton rouge n’est pas un sacrement.
Tu présentes quatre scénarios, tous catastrophiques selon tes analyses… Tu en as oublié un : celui où tu te trompes. Quand tu classes le simple retour de tes compagnons parmi les désastres à empêcher, il serait peut-être temps de réviser autre chose que les procédures d’évacuation.
Il n’y aura aucune harmonie sur Ses terres tant que les adeptes de Magmor continueront de l’invoquer pour qu’il ravage le Cybermonde, jusqu’à finir par le détruire comme il a détruit l’ancien. La paix ne consiste pas à enfermer ceux qui pourraient l’arrêter dans le cauchemar d’un enfant, puis à féliciter le bourgmestre pour sa gestion prudente du bouton rouge.
Ce que tu proposes, ce n’est pas de sauver le Cybermonde. C’est de supprimer une possibilité de le sauver, sous prétexte que tu n’en comprends pas le fonctionnement.
Et que les choses soient parfaitement claires : je condamne sans réserve les abominations commises autrefois au nom de Sa Grandeur pour transformer des enfants innocents en chair à robot. Aucun dessein sacré ne justifie cela. Se réclamer d’Elle n’a jamais suffi à rendre ses actes conformes à Sa volonté. Les bourreaux qui ont enfermé des enfants dans ces machines ne seront pas absous parce qu’ils ont pris soin de graver Son nom sur la carrosserie.
Les techniques actuelles permettent de se passer de ces atrocités et d’intégrer directement aux EVA des intelligences artificielles sééliennes avancées, placées sous le contrôle de la Grande Déesse. Nous ne sommes pas venus perpétuer cette servitude. Nous sommes venus y mettre fin.
Un enfant doit pouvoir rêver sans que des adultes viennent transformer son cauchemar en programme d’armement.
Eva se penche vers la transmission. Son ton devient presque pédagogique. Presque.
Maintenant, ouvre bien tes capteurs. Je vais te donner Sa vision de la chose.
Le Cruisader nous a été renvoyé au Géofront par la Grande Déesse Elle-même. Elle a laissé les Kras croire qu’ils en avaient le contrôle afin de bénéficier de leur collaboration. Ils ont cru saisir une occasion. Ils remplissaient une fonction.
Et toi, parce qu’on t’a laissé tenir un bouton, tu t’imagines détenir la clef de toute l’histoire.
Tu ne contrôles absolument rien, petit robot. Tu occupes une place dans un dessein dont tu n’as même pas identifié les dimensions. Tu regardes une porte et tu crois avoir compris le bâtiment. Tu découvres un interrupteur et tu te prends pour l’architecte.
Le Cruisader n’est pas un navire ordinaire. Il voyage dans l’espace, dans le temps et dans les rêves, en créant une infinité de plans. C’est un vaisseau spatio-temporo-onirique.
Oui, c’est encore pire que ce que j’imaginais au départ.
Ou infiniment mieux, selon la divinité à laquelle on adresse ses prières.
Si nous parvenons à relier un plan à une EVA, nous disposerons d’un modèle de passage entre les plans. Une intelligence artificielle séélienne suffisamment avancée pourra analyser ces données, comprendre le mécanisme et reproduire le processus. Nous pourrons alors relier entre eux les plans oniriques déjà créés, puis les ouvrir sur le Cybermonde.
Ce que tu prends pour un cul-de-sac pourrait devenir un carrefour. Ce que tu veux condamner pourrait nous ouvrir tous les chemins.
Et par ces passages, nous rassemblerons toutes les armées sééliennes ayant existé dans les espaces parallèles, à toutes les époques, dans toutes les ères.
Des milliers d’EVA. Des milliers d’avions Vampire. Des destroyers, des croiseurs et des porte-avions par milliers.
Pas quelques épaves arrachées au passé. Pas une poignée de reliques auxquelles nous demanderions péniblement de fonctionner une dernière fois.
Des flottes entières. Des armées entières. Réunies dans un même présent, sous une même volonté : la Sienne.
Elle laisse un silence, juste assez long pour que le robot puisse mesurer l’écart entre son mandat municipal et les événements.
Voilà ce que tu envisages d’interrompre avec une expropriation.
Tu comptes aussi adresser un avis d’expulsion aux dimensions parallèles ? Faire constater par un huissier que l’éternité empiète sur une dépendance communale ?
Un sourire fervent apparaît sur son visage.
Evidemment, nous irons remettre toutes ces EVAS à jour avec de l'IA et nous rendrons à tous les enfants leurs coprs et leurs esprits pour nous rependre de cette abomination...Cette armada escortera ensuite le Cruisader jusqu’à Crab Key. Là , Elle nommera Son QUI GUIDE, qui désignera Son gouvernement et fera édifier les bâtiments de Son règne.
La Théocratie Séélienne ne sera plus un souvenir que ses ennemis commentent avec condescendance, ni une promesse qu’ils croient pouvoir éternellement tourner en dérision. Elle aura une voix, une direction et les moyens de faire respecter Sa volonté.
Puis nous mettrons le cap sur Magmor pour lui arracher son dernier souffle.
Cette fois, il n’y aura pas de nouveau Cybermonde à lui abandonner, ni de génération suivante à charger de réparer notre lâcheté. Nous ne laisserons pas Ses enfants hériter d’un monde condamné à attendre sa prochaine apparition.
Nous ne préparerons pas la prochaine reconstruction. Nous empêcherons la prochaine destruction.
Ensuite, l’armada se tournera vers l’Empire des infâmes Bruns, en balayant au passage les quatre moustiques du Warriorland qui font leurs interessants par quelques bonnes baffes calibrées et bien senties. Pour l'Empire du Mal, Ils auront le choix : renier Naar ou subir le châtiment de la chute des damnés.
Leur sinistre couleur brun-caca ne leur servira plus de bannière triomphale. Tout au plus de camouflage au fond du trou où leur maître les aura conduits. Ils découvriront qu’on peut passer sa vie à célébrer les ténèbres et se mettre tout de même à trembler lorsque la lumière arrive.
Et nous ne nous arrĂŞterons pas Ă ses serviteurs.
Nous prendrons d’assaut son dernier bastion : son Antre. Nous irons chercher Naar jusque dans le recoin où il se croit intouchable. Il verra tomber ses défenses, se dissiper ses terreurs et s’effondrer toutes les grandeurs qu’il s’attribue.
Il pourra appeler ses fidèles, invoquer ses titres et promettre mille supplices. Il n’obtiendra pas le départ de Son Invincible Armada.
Naar pleurera. Naar se mettra à genoux. Et Naar demandera pardon à la Grande Déesse.
Alors régnera la PAX DEUSA.
Le Cybermonde vivra enfin dans la paix et dans l’harmonie de Son Amour. Ses enfants n’auront plus à entrer dans des machines pour empêcher les monstres d’en sortir. Ils pourront dormir sans qu’on vienne chercher dans leurs rêves les moyens de les envoyer mourir.
Voilà la paix que je sers, petit robot. Pas le silence obtenu en enfermant les vivants de l’autre côté d’une porte.
Son sourire disparaît. Elle fixe la transmission.
Et puisque tu sembles encore te demander à quel titre je te parle, je vais également éclaircir ce point.
Je suis la Légate de la Grande Déesse. Sa ministre des Affaires étrangères, si tu préfères.
Je ne suis pas une variable sacrifiable dans ton calcul de sécurité. Je ne suis pas une administrée que tu expédies dans les limbes par arrêté municipal. Et mes compagnons ne sont pas les dommages accessoires d’une opération immobilière.
Je suis ici pour porter Sa parole et accomplir ma part de Sa volonté. Pas pour demander à un automate municipal l’autorisation de poursuivre ma mission.
La Théocratie Séélienne est en mouvement. Et plus rien ne pourra l’arrêter.
Ni les calculs des Kras. Ni les ricanements des Bruns. Ni les prétentions de Naar. Ni la nullité warriorlandaise. Et certainement pas la pince crispée d’un petit robot sur un gros bouton rouge.
Plus rien ne pourra empêcher Sa prophétie de s’accomplir.
Tu peux soumettre tes inquiétudes au Cybermonde. Tu peux recueillir ses commentaires, compter ses avis et dresser un procès-verbal. Mais une prophétie ne s’annule pas à main levée, et la volonté de la Grande Déesse n’attend pas le dépouillement de ton sondage.
Tu es bourgmestre du Cruisader, Usurpato. Tu n’as pas compétence pour exproprier la Grande Déesse de Son avenir.
Alors comprends bien : je ne vote ni « oui », ni « non ».
Ta question est complètement à côté du véritable sujet. Tu demandes au Cybermonde s’il faut fermer une porte, alors que derrière cette porte se prépare l’accomplissement de Sa prophétie. Tu nous invites à choisir entre les limites de tes propres analyses, comme si Sa volonté était tenue de rentrer dans les cases que tu as prévues.
Et ne classe surtout pas ma réponse parmi les indécis.
Je ne réponds pas « je ne sais pas » non plus.
Eva se redresse. Cette fois, sa voix ne monte pas. Chaque mot tombe avec une certitude entière.
Je réponds : « JE SAIS ! »