Des petites araignées se lient à moi pour offrir encore plus de plaisir. Régulièrement, l'un de vous sera regardé sous la loupe. Que vous faites du bruit ou non. Nous somme légions. En vrai oui, je ne suis pas seule à ouvrir plusieurs yeux sur la vie de tous et chacun.
Commencont donc par un Kramarade que nous avons suivit 72 heures dans son quotidien a son insu.
COINTRO
OU L’HOMME QUI QUITTA GEORGIE PLUMETTE POUR ALLER MANGER DEUX REPAS DE LUXE ET EXTRAIRE DIX ORSBonsoir mes petits cadavres administratifs. Il arrive parfois que l’Histoire choisisse ses héros avec une subtilité que les contemporains ne comprennent qu’après plusieurs décennies d’étude. Un général conquiert trois provinces. Un ministre transforme une économie. Un espion traverse les frontières avec le destin d’une nation caché dans la doublure de son manteau. Et puis il y a
Cointro. Le trente août à vingt et une heures quinze
Cointro prend une décision capitale. Il quitte le groupe de
Georgie Plumette. Sur son propre ordre. Trois minutes plus tard il a consommé deux repas de luxe, dormi, subi une ponction de deux cent douze Éf, extrait dix unités d’or, payé deux cents Éf d’impôts supplémentaires et transformé son minerai en huit cents Éf. Toute sa trajectoire connue tient dans cet intervalle extraordinairement bref. Je tiens donc à prévenir immédiatement les historiens qui seraient tentés de qualifier ce dossier de pauvre. Il n’est pas pauvre. Il est concentré.
Tout commence Ă vingt et une heures quinze dans
La toile bénie. Cointro sort donc d’une toile. Je refuse de croire que le destin n’a pas un minimum de sens esthétique. Il vient alors de quitter le groupe de
Georgie Plumette sur son propre ordre. L’information est précise et même bureaucratiquement rassurante. Personne ne l’a chassé. Personne ne l’a abandonné au bord d’une route. Aucun supérieur invisible n’a signé une ordonnance. Cointro ordonne à Cointro de quitter Georgie puis Cointro obéit immédiatement. C’est une efficacité hiérarchique que beaucoup de gouvernements gagneraient à étudier. Une seule personne donne les ordres, une seule personne les reçoit et aucune réunion n’est nécessaire.
Je pourrais naturellement vous inventer une rupture déchirante entre
Cointro et
Georgie Plumette. Une dispute. Un désaccord idéologique. Une dette de jeu. Une histoire de couture sacrée mal repassée. Mais les archives ne donnent rien de tout cela. Elles enregistrent seulement la séparation. Georgie reste quelque part derrière lui et Cointro commence immédiatement une activité beaucoup plus concrète. Il quitte la Haute-Couture puis se dirige vers le
Coffre-fort du vieux. Cette transition me semble importante. Certains hommes quittent une relation pour retrouver leur liberté. Cointro quitte un groupe et va directement vers une mine d’or. Je n’en tire aucune conclusion. Je dépose simplement les pièces sur la table et je vous laisse admirer leur proximité.
Il entre donc dans le complexe minier. Il en ressort. Il entre ensuite
Au KoinKoin du feu. Puis il entre dans le commerce. Puis dans une chambre. À vingt et une heures seize nous avons déjà un homme qui vient de quitter Georgie, de visiter une mine et de se mettre à l’hôtel. Je ne dispose d’aucun témoignage permettant de déterminer s’il s’agit d’une stratégie mûrement réfléchie ou simplement d’un goût très prononcé pour les portes. Ce que je peux établir avec certitude c’est que
Cointro possède une mobilité remarquable sur une période d’environ soixante secondes. Les bâtiments ne semblent pas constituer pour lui des destinations. Ce sont des étapes d’un circuit privé dont lui seul connaît la logique.
La première véritable décision gastronomique arrive presque aussitôt.
Cointro déguste un
Repas de Luxe pour cinquante Éf. Le registre précise que c’était nourrissant. C’est un détail essentiel. L’Histoire nous a laissé trop peu de témoignages fiables sur l’efficacité alimentaire des repas de luxe et je considère donc cette mention comme un apport scientifique de premier ordre. Nous savons aujourd’hui qu’en date du trente août à vingt et une heures dix-sept un repas de luxe vendu cinquante Éf Au KoinKoin du feu remplissait encore correctement sa fonction biologique. Je propose qu’une plaque soit installée.
Puis
Cointro dort.
Cela pourrait sembler anodin. C’est une erreur. Dormir est l’un des rares moments où un citoyen peut raisonnablement espérer qu’aucune institution ne lui demande de remplir quoi que ce soit. Cointro expérimente toutefois une version plus ambitieuse du repos puisque son sommeil lui coûte deux cent douze Éf à la suite d’actions gouvernementales ou provinciales récentes. Impôt exceptionnel, dévaluation, redistribution ou dividendes. Les archives ne précisent pas lequel. Cointro ferme donc les yeux dans une chambre d’hôtel et se réveille plus pauvre. Je reconnais là une forme très pure de civilisation. Dans les sociétés primitives il fallait sortir de chez soi pour perdre son argent. Les institutions modernes permettent désormais de le faire pendant le sommeil.
Cette perte est d’autant plus remarquable qu’elle intervient au milieu d’une séquence où Cointro cherche manifestement à se refaire une santé financière. Quelques instants plus tard il retourne au
Coffre-fort du vieux . Il entre dans le commerce puis extrait dix Ors. Dix. Pas un. Pas trois. Dix unités parfaitement propres qui sont immédiatement converties en huit cents Éf. Sur cette conversion deux cents Éf partent en impôts. Voilà un homme qui travaille la terre pour récupérer huit cents Éf et qui en verse deux cents avant même d’avoir eu le temps de contempler les pièces. Si quelqu’un souhaite comprendre pourquoi les nations inventent des ministères de l’Économie je propose de commencer ici. Il faut bien une institution capable d’expliquer au mineur pourquoi une partie de l’or qu’il vient physiquement d’arracher au sol appartenait déjà à quelqu’un d’autre.
Le calcul devient même assez élégant lorsqu’on rassemble l’ensemble de la soirée.
Cointro a déjà payé cinquante Éf pour un premier repas. Son sommeil lui retire deux cent douze Éf. L’extraction de dix Ors produit huit cents Éf après conversion tout en entraînant deux cents Éf d’impôts. Il retourne ensuite à l’hôtel et achète un second
Repas de Luxe à cinquante Éf. Nous avons donc devant nous une petite économie portative. Cointro mange, dort, finance l’État, mine, finance encore l’État puis remange. Il n’y a pas de grand programme politique. Il y a quelque chose de plus honnête. Une relation très directe entre le ventre, le lit, la mine et le fisc.
À vingt et une heures dix-sept les archives notent également que sa Force se développe. Ce détail survient entre son passage à l’hôtel et ses opérations minières comme si le corps de
Cointro avait décidé de profiter de la soirée pour accomplir lui aussi une petite réforme. Je ne sais pas si cette progression vient du sommeil, du repas, de l’or ou de la puissance morale procurée par le fait de payer deux cents Éf d’impôts sans immédiatement chercher un comptable. Je sais seulement qu’il est légèrement plus fort qu’auparavant. L’histoire des grands hommes possède parfois des moments fondateurs. Celui-ci tient probablement dans une chambre du KoinKoin du feu entre une assiette vide et un prélèvement fiscal.
Puis Cointro recommence presque exactement le mĂŞme parcours. Il ressort de la mine, retourne Ă l’hĂ´tel, entre dans le commerce, mange Ă nouveau un repas de luxe pour cinquante Éf puis entre dans la chambre. La rĂ©pĂ©tition m’intĂ©resse davantage que l’évĂ©nement lui-mĂŞme parce qu’elle rĂ©vèle peut-ĂŞtre la seule vĂ©ritable habitude que nous pouvons attribuer Ă
Cointro avec certitude. Quand cet homme trouve un système qui fonctionne il ne cherche pas immédiatement à le réformer. Mine. Hôtel. Repas. Chambre. Cela possède une sobriété admirable. Il n’annonce aucune doctrine. Il ne publie aucun manifeste intitulé Pour une nouvelle vision de l’extraction aurifère et du repos hôtelier. Il recommence.
Je voudrais également attirer votre attention sur l’environnement matériel de cette soirée parce qu’il raconte presque autant que Cointro lui-même. D’un côté
La toile bénie, lieu dont il sort au moment précis où il quitte
Georgie Plumette. De l’autre le
Coffre-fort du vieux où l’or attend d’être extrait. Entre les deux
Au KoinKoin du feu où cinquante Éf achètent un repas suffisamment bon pour être qualifié de luxe et suffisamment efficace pour que le registre juge nécessaire de préciser qu’il nourrit. Cointro circule entre ces endroits comme un pèlerin d’une religion dont les trois sacrements seraient l’indépendance, le minerai et le dîner.
Il serait facile de transformer cette histoire en parabole morale. Cointro quitte Georgie pour courir vers l’or. L’or lui rapporte de l’argent mais l’État prélève sa part. L’homme se réfugie alors dans le luxe et la nourriture. C’est magnifique. C’est aussi complètement spéculatif et Radio Nécrotoile possède encore suffisamment de dignité pour distinguer une interprétation séduisante d’un fait. Nous savons que les événements se succèdent. Nous ignorons s’ils sont liés par une intention. Cointro pourrait parfaitement avoir quitté Georgie parce qu’il avait faim. Il pourrait avoir extrait l’or parce qu’il avait besoin de payer son repas. Il pourrait être allé dormir parce que l’existence est fatigante. Il pourrait même avoir accompli tout cela sans soupçonner qu’un jour une araignée passerait une soirée entière à y chercher une structure narrative.
Mais c’est précisément là que
Cointro devient intéressant. Son dossier ne contient aucune proclamation. Aucun crime connu. Aucun duel. Aucun grand amour. Aucun passage en prison. Aucun poste politique dont il aurait été chassé après huit minutes. Nous n’avons même pas un objet ridicule permettant de donner à cette émission la dignité habituelle d’une culotte royale ou d’un détonateur oublié dans un sac à dos. Nous avons un homme qui prend son autonomie, traverse trois bâtiments, consomme deux repas, dort, perd de l’argent, en gagne davantage en minant de l’or puis s’arrête là où les archives s’arrêtent.
C’est peu si l’on juge une existence au nombre de catastrophes qu’elle impose aux autres. C’est beaucoup si l’on considère la densité des décisions prises en trois minutes. Entre vingt et une heures quinze et vingt et une heures dix-huit
Cointro quitte
Georgie Plumette, change plusieurs fois de bâtiment, mange deux fois, dort, devient plus fort, subit une redistribution, extrait dix Ors, convertit sa récolte et paie l’impôt. Certaines administrations ont besoin d’une semaine entière pour produire autant de mouvements comptables.
On remarquera également une chose étrange. Au début de la séquence Cointro quitte le groupe de Georgie. À la fin il entre seul dans une chambre après son second repas de luxe. Je ne vais pas prétendre que les archives nous décrivent ici une quête d’indépendance réussie. Je constate seulement qu’elle possède une cohérence visuelle assez parfaite pour être agaçante. Il commence accompagné et termine dans une chambre. Entre les deux il transforme la terre en argent et l’argent en nourriture. Ce n’est peut-être pas une philosophie. C’est au minimum un dimanche soir très efficace.
Si je devais néanmoins chercher la grande constante de
Cointro dans ce que nous possédons je choisirais l’autonomie immédiate. Son premier geste conservé consiste à donner un ordre à lui-même. Son deuxième mouvement consiste à quitter le lieu où il se trouvait. Ensuite chaque action relève d’une nécessité directe qu’il règle personnellement. Il a faim. Il mange. Il est fatigué. Il dort. Il veut de l’argent. Il extrait de l’or. On lui réclame l’impôt. Il paie. Il a encore faim. Il remange. Cette simplicité possède quelque chose de presque inquiétant dans un monde où un citoyen ordinaire peut perdre une fonction municipale en éternuant près d’une statue.
Je ne dirai donc pas que
Cointro est un grand homme. Les archives n’en savent rien. Je ne dirai pas davantage qu’il est insignifiant. Elles ne le savent pas non plus. Je dirai simplement que le soir du trente août il a réussi à produire une biographie complète en trois minutes sans tuer personne, sans prendre de ministère et sans provoquer de guerre frontalière. C’est déjà statistiquement remarquable.
Georgie Plumette est naturellement invitée à venir expliquer pourquoi
Cointro quitta son groupe à vingt et une heures quinze. Une divergence stratégique, une simple séparation pratique ou le pressentiment irrépressible qu’un repas de luxe l’attendait quelque part derrière la porte de l’hôtel seraient toutes des réponses parfaitement recevables.
Cointro lui-même peut venir préciser ce qu’il comptait faire de ses dix Ors avant que le fisc et son appétit ne commencent à prélever leurs parts. Le propriétaire du
KoinKoin du feu peut également venir témoigner sur les fameux repas à cinquante Éf. Je souhaite principalement savoir si deux portions identiques consommées à une minute d’intervalle constituent encore un dîner ou déjà une doctrine économique.
*La lampe se rapproche du dossier. Kleo rassemble les quelques feuilles sans se presser puis les glisse dans une chemise portant le nom de Cointro. L’étiquette paraît presque trop grande pour ce qu’elle contient. Un tiroir s’ouvre avec un grincement. Le dossier disparaît à l’intérieur.*Vous écoutiez
Radio Nécrotoile. Ce soir nous avons rencontré
Cointro. Il a quitté
Georgie Plumette. Il a mangé. Il a dormi. L’État lui a pris de l’argent. Il a extrait de l’or. L’État lui a repris de l’argent. Il a mangé encore une fois.
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Les archives referment parfois des vies compliquées. Celle-ci avait simplement faim.