ARBITRAGE DES ĂLĂGANCES ![[*c]](http://img7.kraland.org/s/4E.gif)
AVIS N° CCXLI - DE LA MOITEUR PUBLIQUE
Lantenac-du-Lac, la Cour siégeant pieds nus
ââââââââââââââââââââââââMesdames, Messieurs du Cybermonde,
La Reine de RuthvĂ©nie m'a dĂ©signĂ© Arbitre des ĂlĂ©gances. J'ai acceptĂ© cette charge en pensant qu'elle me conduirait Ă trancher des querelles de prĂ©sĂ©ance et Ă sermonner des convives qui portent le couteau Ă la bouche.
Je découvre que le péril est ailleurs. Il est plus vaste. Il est plus humide.
Le Cybermonde a chaud. Le Cybermonde
TRANSPIRE.
I. Du constatNul n'a jamais transpirĂ© avec Ă©lĂ©gance. Nul. Cherchez dans les annales, consultez les portraits de vos aĂŻeux, interrogez vos gouvernantes : vous ne trouverez pas un seul exemple de moiteur distinguĂ©e. Un homme qui sue peut ĂȘtre brave, il peut ĂȘtre savant, il peut mĂȘme ĂȘtre ministre. Il n'est jamais Ă©lĂ©gant.
Et je dois vous dire une chose que les services de l'Arbitrage ont établie aprÚs examen : il existe plusieurs sueurs. Celle du serf, du travailleur, qui est honorable et malodorante. Celle du sportif, que je n'explique point et que je ne cherche pas à expliquer. Celle du glouton, qui se voit à table et qu'on pardonne. Et enfin celle de l'homme qui ment, qui perle au front pendant qu'il vous jure le contraire. C'est la seule qui m'intéresse vraiment, et vous remarquerez qu'elle abonde dans les réceptions diplomatiques.
II. Des remÚdes soumis à l'Arbitrage et des raisons de leur rejetOn m'a soumis des remÚdes. Je les ai étudiés. Je les ai tous rejetés.
Le lin. On me vante le lin, tissu respirant, manches courtes, pantalon clair. La recommandation vient de trÚs haut, d'une dame dont l'autorité sur ma personne n'est plus à démontrer et dont je tairai le nom par égard pour son rang. Je maintiens néanmoins mon refus. Les chemisettes sont une capitulation vestimentaire, et un Altheim-Blatnoï ne capitule point, fût-ce dans son propre foyer. Il paiera cela plus tard. Il le sait.
Le dĂ©vĂȘtement. Le maillot de bain, la chemise ouverte, l'abandon gĂ©nĂ©ral. Sachez qu'un homme peut aller pieds nus avec panache. En maillot de bain, il n'y a plus de panache qui tienne. Et j'ajoute, pour couper court aux plaisanteries que je vois dĂ©jĂ se former sur certaines lĂšvres, que le pied nu n'est pas un dĂ©shabillage. C'est une doctrine. La nuance Ă©chappe Ă beaucoup.
III. Du cas paradigmienJ'ai observĂ© nos amis paradigmiens. On ne peut pas dire que je ne les observe point : ils font tout pour cela. Et j'ai constatĂ© que leur rĂ©ponse Ă la chaleur consiste, pour l'essentiel, Ă retirer des vĂȘtements. Ils en retirent beaucoup. Ils en retirent tant que l'on se demande parfois s'il en reste, et l'on dĂ©couvre avec consternation qu'il n'en reste effectivement pas.
Messieurs, ce n'est pas une politique climatique. C'est un aveu.
Car enfin, si vous aviez la moindre solution contre la chaleur, vous seriez habillĂ©s. On ne se dĂ©nude pas par idĂ©al, on se dĂ©nude par Ă©chec. Et je constate que l'Ă©chec, chez vous, prend volontiers la forme d'une crĂ©ature pas tout Ă fait humaine. Souvent la mĂȘme, d'ailleurs, ou peu s'en faut : pointue du haut, gĂ©nĂ©reuse du milieu, et fort peu vĂȘtue du reste. Je ne juge point vos mĆurs, je les ai dĂ©jĂ jugĂ©es ailleurs et l'affaire est classĂ©e. Je constate seulement qu'un empire qui prĂ©tend sauver la Nature devrait commencer par couvrir la sienne.
IV. Des mesures et de l'appel aux empiresReste le climatiseur.
Je sais ce qu'on va m'opposer. Qu'il pollue. Messieurs, la sueur aussi, et elle n'a jamais rafraßchi personne. Qu'il expose à quelque incommodité. Je réponds que l'humiliation d'avoir traversé une réception en laissant une empreinte sur le fauteuil est une incommodité dont nul ne guérit jamais tout à fait.
J'ouvre donc, et je le fais solennellement, le
GRAND PROGRAMME DE RAFRAĂCHISSEMENT DU CYBERMONDE.
Il n'est pas ruthvĂšne. Il est universel. J'appelle chaque empire adhĂ©rent Ă faire connaĂźtre Ă l'Arbitrage ses solutions, ses inventions, ses dispositifs, ses usages contre la chaleur. Boissons, architectures, ombrages, protocoles de rĂ©ception, tout m'intĂ©resse pourvu que cela ne consiste pas Ă retirer un vĂȘtement.
Cette Cour a les moyens de distinguer ceux qui servent le savoir-vivre. Elle en usera. Je n'en dis pas davantage : un homme qui contribue pour ĂȘtre dĂ©corĂ© n'a pas compris ce qu'est l'Ă©lĂ©gance, et ne sera pas dĂ©corĂ©.
Un dernier mot.
Il est venu Ă ma connaissance que certaines instances du Cybermonde qui se qualifient elles-mĂȘmes d'Ă©cologiques ont, par le passĂ©, fait obstacle Ă l'Ă©tablissement de mesures de rafraĂźchissement. Je ne les nommerai point. La courtoisie me l'interdit, et l'expĂ©rience m'a appris que les coupables se signalent d'eux-mĂȘmes en protestant les premiers.
Je dis simplement ceci : on ne bĂątit pas une civilisation sur la moiteur.