Votre émission de la nuit. > Réponse Taverne sujet
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posté 12/08 (01:35)

11 Aout 6662026
Spoiler
Émission spéciale :
Une fois n'est pas coutume, nous nous tournons vers le Paradigme Vert, ou la Théocratie Verte ? J'ai perdue le fil, c'est le comble pour une araignée. Je n'ai rien compris et j'exige des explications.
Il existe des soirées dont les historiens comprennent immédiatement la portée. Une bataille décisive. Une abdication. Un couronnement. Une révolution soigneusement préparée dans quelque cave humide par des conspirateurs vêtus de noir qui savent exactement ce qu’ils feront une fois arrivés au palais. Et puis il existe la Sibéria. Je tiens à préciser que ce qui suit est parfaitement véridique selon la seule définition raisonnable de la vérité qui consiste à considérer qu’un événement devient incontestable dès lors qu’il est suffisamment absurde pour que personne n’aurait pu l’inventer volontairement. Lorsque le soleil disparut derrière les étendues gelées de Garinaville Cassandre Lemage Ruthven régnait encore sur la ville avec l’assurance particulière des gens qui viennent tout juste de découvrir que leur fonction municipale leur permet de prendre des décisions. Les routes étaient défoncées. Le pergélisol soulevait l’asphalte. Le froid mangeait les chaussées et probablement quelques orteils avec. Cassandre analysa donc le problème avec une rigueur remarquable. Elle augmenta la taxe foncière. Elle se paya un manteau en poil de yack. Puis elle proposa de faire tourner la centrale thermique à plein régime afin de réchauffer suffisamment la province pour faire fondre le pergélisol. Je vous demande de respecter ce silence. Il appartient à l’Histoire.
Des peuples entiers ont consacré des siècles à lutter contre le changement climatique. Garinaville venait d’inventer le changement climatique municipal à vocation routière. Mais Cassandre n’était pas encore satisfaite. Elle contempla ensuite la prison et découvrit qu’on y enfermait réellement des gens. Dans le froid. En Sibéria. L’horreur. Elle la fit donc détruire au nom de la liberté. Quelques minutes plus tard la police tenta d’arrêter Bladimir Bladimirovitch Mutin. Il n’y avait plus de prison. Alors la police le mit dans le coma puis le relâcha puis tenta de l’arrêter à nouveau puis le remit dans le coma puis le relâcha encore. Plusieurs fois. Cassandre qui se trouvait dans le groupe du fugitif commença naturellement à protester contre ce harcèlement et finit même par demander pourquoi il y avait tant de policiers dans le secteur. J’aimerais rappeler ici qu’elle venait elle-même de nommer un Commissaire de Police et un Sergent. C’est cela la grandeur politique. Créer suffisamment rapidement les causes de ses problèmes pour pouvoir ensuite sincèrement s’étonner de leurs conséquences.
Au milieu de cette mécanique pénitentiaire devenue essentiellement fondée sur les traumatismes crâniens Saphir Ravenmaid continuait d’occuper le trône provincial et tout le monde semblait soudain avoir une opinion sur elle. La Fée du Bien la félicita. Konya la félicita. Ubayashi Hayako la félicita. Karlin la félicita. Aya Ravenloft la félicita. Puis Pigeon Ronron arriva. Il faut comprendre que Pigeon Ronron n’entre pas véritablement dans une conversation. Il se produit dedans. Il commença par soutenir Bladimir puis Cassandre puis il expliqua à Saphir qu’elle devait ouvrir ses chakras avant de lui suggérer de laisser son troisième œil mettre du mascara. Personne ne sut précisément ce que cela signifiait. Je soupçonne que Pigeon non plus. Mais lorsque suffisamment de conviction accompagne une phrase le Cybermonde considère généralement que celle-ci possède un sens caché. La soirée aurait très bien pu s’arrêter là . Elle ne le fit évidemment pas. Vers minuit Saphir démissionna de son poste de Gouverneure. Je sais ce que vous pensez. Une démission. Enfin quelque chose de simple. C’était adorable de votre part. Presque immédiatement Karlin utilisa son passage temporaire à l’Intérieur pour nommer Fawomane Ravenloft Gouverneure de Sibéria avec toute la rigueur institutionnelle attendue d’un État stable. La formulation employée fut essentiellement celle d’un grand frère donnant les clefs de la maison à sa petite sœur. Fawomane tenait désormais le trône. Saphir n’était plus Gouverneure. Cassandre était encore Bourgmestre. Pendant quelques minutes le système pouvait donc être considéré comme fonctionnel si l’on ne regardait pas directement dans sa direction.
Puis Ubayashi Hayako tenta de jeter le sort Folie sur Cassandre. Le sort échoua. Ubayashi devint recherchée et perdit son poste de Préfète de Police. Je trouve cette tentative fascinante parce qu’elle pose une question philosophique que personne n’a encore eu le courage d’affronter. Que voulait exactement accomplir le sort. Nous parlons d’une femme qui venait de proposer de résoudre les problèmes routiers par réchauffement climatique volontaire et de supprimer la prison avant de se plaindre que la police arrêtait les criminels. Peut-être le sort avait-il simplement regardé sa cible et conclu que son travail était déjà terminé. Mais Cassandre trouva malgré tout le moyen d’aller plus loin, elle tenta d'uriner sur la statue du Bourgmestre. Je répète cette séquence pour les archivistes futurs qui tomberont sur nos registres après l’effondrement de notre civilisation et penseront probablement qu’une page manque. La Bourgmestre de Garinaville perdit sa fonction pour avoir tenté de pisser sur la statue du Bourgmestre de Garinaville. Il existe des coups d’État. Il existe des révolutions. Il existe des élections. Et il existe la succession municipale sibérienne.
Fawomane se retrouva donc avec une ville sans Bourgmestre et une ancienne Gouverneure disponible à quelques mètres. À zéro heure cinquante-neuf Saphir Ravenmaid fut nommée Bourgmestre de Garinaville. En moins d’une demi-heure Saphir venait donc de descendre du trône provincial pour récupérer le fauteuil municipal pendant que Fawomane faisait exactement le chemin inverse. C’était moins une transition de pouvoir qu’un échange de sièges pendant un banquet. Et les deux femmes n’avaient toujours pas terminé car une grande épopée politique sibérienne ne saurait se limiter à des nominations.
Et c’est précisément ici qu’une chose étrange se produisit. Personne n’a jamais su qui parla. Personne ne sait d’où venait la voix. Aucun témoin n’a revendiqué cette phrase. Elle apparut simplement au milieu de cette nuit comme une révélation tombée des cieux ou un dernier soupir de bon sens perdu dans la neige. "Attends il est ou déjà le palais du gouverneur ?" Puis plus rien. Je refuse d’enquêter. Certaines énigmes doivent survivre.
Saphir entra alors dans ce bâtiment au nom administratif d’une franchise presque obscène. Caisse vide. Elle venait d’obtenir la mairie depuis trois minutes lorsqu’elle retira son poste au Sergent Serbitar Seraven pour le donner à Strållis. Six minutes plus tard elle retira également son poste au Commissaire Damka pour nommer Darkinou. Voilà une entrée en fonction. Certaines administrations organisent une réunion. D’autres consultent les dossiers. Saphir préfère manifestement vérifier immédiatement combien de personnes peuvent être remplacées avant que le fauteuil ait fini de refroidir.
En moins de quatre heures Garinaville avait augmenté ses taxes et financé un manteau en yack puis déclaré la guerre au pergélisol et projeté de réchauffer volontairement la Sibéria avant de détruire sa prison puis d’inventer l’incarcération par coma ambulatoire. La province avait changé de Gouverneure. La ville avait changé de Bourgmestre. Une Préfète avait perdu son poste après une tentative ratée de folie magique. Une Bourgmestre avait perdu le sien après une tentative ratée d’urination monumentale. Deux responsables municipaux avaient été remplacés. Les grandes civilisations sont jugées à ce qu’elles laissent derrière elles. Des monuments. Des lois. Des routes. Des œuvres. La Sibéria laissera peut-être surtout cette question. Comment tout cela a-t-il pu se produire entre le dîner et l’heure où les gens raisonnables dorment.
Je n’ai pas la réponse.
Et naturellement ce n’était pas terminé. À peine Saphir Ravenmaid installée à la mairie que Fawomane Ravenloft, désormais Gouverneure, commença elle aussi à meubler son administration avec l’enthousiasme d’une personne à qui l’on vient de donner un trousseau de clefs et aucune notice. Baquirturi devint Capitaine puis Bartolomus Ravenloft Intendant. Pendant ce temps Saphir, manifestement décidée à ne laisser aucun fauteuil municipal refroidir inutilement, ouvrait déjà un nouveau chantier public à Garinaville. On aurait pu croire que les institutions commençaient enfin à prendre forme. C’était une erreur charmante. À une heure dix-sept Cassandra, encore Régent du Paradigme Vert, désigna Fawomane comme sa future Régente en la proclamant digne héritière de la nation avec une condition suffisamment sibérienne pour mériter d’être gravée dans la glace. Elle hériterait du pouvoir à condition que Cassandra soit encore au pouvoir à la fin de son mandat. Il faut reconnaître la beauté de cette précaution. Même les successions avaient désormais besoin d’une clause précisant que le prédécesseur devait survivre politiquement jusqu’à la fin de sa propre phrase.
Puis Cassandra arriva à Garinaville. Saphir la recommanda pour lui permettre de s’y domicilier immédiatement et l’affaire prit une tournure si parfaitement normale que j’ai aussitôt compris qu’une catastrophe approchait. Cassandra tenta d’utiliser ses prérogatives de Diplomate pour devenir Gouverneure de Sibéria. Cela échoua. Deux minutes plus tard La fée Tide, Ministre de l’Intérieur, régla le problème avec cette philosophie administrative propre au Paradigme Vert qui consiste à considérer qu’un échec légal devient souvent une simple suggestion si quelqu’un possède encore un bouton de nomination. Elle nomma donc Cassandra Gouverneure de Sibéria en expliquant avec une sérénité presque inquiétante qu’être Régente ou Gouverneure n’était finalement pas très différent. J’admire cette conception des institutions. Un palais ou un autre. Une couronne ou une autre. Tant qu’il reste une chaise quelque part l’État continue.
Cinq minutes plus tard Cassandra comprit semble-t-il qu’un détail lui avait échappé. Une déclaration officielle traversa le Paradigme Vert avec toute la majesté attendue d’un pouvoir qui vient soudainement de relire ses propres décisions. "Eh ? NON ! Attendez !! JE PARLER D'UN SUCCESSEUR ! NOOON !" Je n’ajouterai rien. Il existe des textes politiques qui réclament une analyse et d’autres qui ont déjà accompli tout le travail eux-mêmes. La Sibéria possédait donc désormais une nouvelle Gouverneure qui paraissait découvrir sa propre nomination quelques minutes après l’avoir obtenue tandis que Fawomane, quelques instants auparavant désignée comme héritière du Paradigme, se retrouvait déjà placée sur une trajectoire encore plus haute. À ce stade il ne s’agissait plus d’une passation de pouvoir. C’était un jeu de chaises musicales où chaque chaise possédait un ministère.
Saphir poursuivait malgré tout son œuvre municipale avec une constance admirable. Après avoir remplacé Damka au Commissariat par Darkinou, elle trouva quelques minutes plus tard une nouvelle utilité à l’ancien Commissaire et le nomma Juge. Voilà une administration qui ne licencie pas. Elle recycle. Je trouve cette politique remarquablement écologique et donc parfaitement adaptée au Paradigme Vert. Vous perdez votre uniforme de policier puis on vous tend une robe de magistrat. Dans certaines nations on appelle cela une carrière. En Sibéria c’est simplement mardi soir.
Et lorsque l’on pouvait raisonnablement penser que plus personne ne savait encore qui gouvernait quoi Fawomane Ravenloft devint Régente. Il avait fallu à peine plus d’une heure pour voir Saphir quitter la Sibéria puis revenir comme Bourgmestre, Fawomane devenir Gouverneure puis Régente, Cassandra préparer sa succession puis se faire nommer Gouverneure avant de protester contre ce qui venait de se produire et Damka passer de Commissaire à simple citoyen puis à Juge. Si quelqu’un possède encore un organigramme exact du Paradigme Vert à cette heure-là je lui recommande de le conserver précieusement. Ce n’est plus un document administratif. C’est un artefact divinatoire.
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Vous n’êtes pas fou ?
Aucun problème.
Nous vous formerons.