Votre émission de la nuit. > Réponse Taverne sujet
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posté 05/08 (23:53)

5 Aout 6662026
La vielle radio grésille, là ou normalement
elle ne fait que de la lumière pourpre,
cette fois certains diront avoir vu une dentition
verdâtre sourire a plein crocs lorsque l'histoire commence.
Spoiler
Il existait sous une vieille cathédrale un donjon secret. Enfin, secret était peut-être un terme généreux. Le donjon figurait dans plusieurs chroniques, sur un plan jauni conservé par des moines, dans un poème médiéval absolument épouvantable et, pour une raison que personne n’avait jugé utile de nous expliquer, sur une petite carte vendue dans une boutique à deux rues de la cathédrale. Mais il était sous terre. Il contenait des morts. Et personne de raisonnable ne voulait y entrer. Nous avons donc décidé que c’était suffisamment secret. Au plus profond de ce donjon devait se trouver le Siège Sacré. Une relique ancestrale. Un objet chargé de légendes. Un trône dont certains prétendaient qu’il avait appartenu à un démon, d’autres à un saint et d’autres encore à un démon qui aurait prétendu être un saint, ce qui nous semblait déjà beaucoup plus crédible. En résumé, une chaise. Mais une chaise extrêmement importante. Et nous voulions cette chaise. Lyra possédait la carte. Renato avait pris les provisions. Moi, j’avais apporté mon excellent jugement.
C’est sans doute pour cela que nous sommes arrivés devant la cathédrale avec une corde beaucoup trop courte, trois pommes, deux bougies, un morceau de fromage et absolument aucun outil permettant d’ouvrir une porte. Nous étions parfaitement préparés. La cathédrale était immense. Des démons de pierre nous observaient depuis les murs. Des gargouilles grimaçaient sur les colonnes. Les vitraux représentaient des martyrs, des dragons, des dévastation et au moins un évêque poursuivi par ce qui ressemblait
énormément à une chèvre en colère. Renato passa un temps considérable devant celui-là . Lyra lui demanda ce qu’il faisait. Il répondit qu’il essayait de comprendre le contexte théologique. Nous n’avons jamais obtenu de réponse. Nous avons cherché l’entrée du donjon pendant près d’une heure. Lyra inspectait les murs. Je cherchais les mécanismes secrets. Renato touchait absolument tout. C’est donc évidemment Renato qui trouva le passage. Il s’adossa simplement à un pilier. Un déclic retentit. Le pilier pivota. Une partie du sol s’ouvrit. Renato disparut. Lyra et moi avons regardé le trou. Puis nous nous sommes regardées. Puis nous avons entendu, très loin en dessous :
JE VAIS BIEN !
Bonne nouvelle. Nous sommes descendues le rejoindre. Après un nombre scandaleux de marches, nous sommes arrivés devant une porte de pierre. On pouvait y lire :
Zha’kthûr vel’narakh ssheq’thal morghûl vae’zhrenn krrha-ssûn eth’naqal !
Nous avons lu l’inscription. Puis nous avons regardé Renato. Puis Renato nous a regardées. Il a posé la main sur la porte. Elle s’est ouverte immédiatement. Nous avons décidé de ne pas discuter de ce résultat. Certaines magies anciennes méritent de conserver une part de mystère. La première salle contenait une centaine de chevaliers de pierre. Ils tenaient tous une épée. Au sol était gravé :
CELUI QUI MARCHE SANS CRAINTE NE CRAINDRA POINT LA MORT.
Renato a avancé d’un pas. Toutes les statues ont tourné la tête. Il a reculé. Elles ont repris
leur position. Nous avions donc identifié le piège. Restait à identifier la solution. J’ai regardé Renato. Puis la salle. Puis Renato. Et j’ai trouvé. Je l’ai poussé. Il n’a effectivement pas eu le temps d’avoir peur. Il a traversé la salle en hurlant pendant que les statues frappaient autour de lui. Il a esquivé une lame par accident. Trébuché sous une autre. Rebondi contre un bouclier. Pris appui sur une lance. Puis il a été littéralement projeté dans la salle suivante. Un silence. Puis :
JE SUIS VIVANT !
La méthode avait donc fonctionné. Lyra prétend encore aujourd’hui que ce n’était pas une véritable stratégie. C’est faux. Une stratégie qui fonctionne est une stratégie. La deuxième salle abritait un orgue gigantesque. Noir. Couvert de crânes. Avec suffisamment de sculptures démoniaques pour qu’un observateur raisonnable puisse deviner qu’il ne fallait probablement pas y toucher. Lyra nous a immédiatement interdit d’y toucher. Je me suis assise devant. Il est important, dans une équipe, que chacun apporte ses compétences. Lyra apporte la prudence. Renato apporte sa capacité extraordinaire à survivre aux catastrophes. Et moi, j’apporte les catastrophes. J’ai pressé une touche. Le donjon a gémi. J’en ai pressé une deuxième. Quelque chose a hurlé sous nos pieds. Renato m’a demandé si je savais jouer. Je lui ai demandé s’il souhaitait réellement connaître la réponse. Il s’est éloigné. J’ai commencé à jouer. Le mot jouer doit ici être interprété généreusement. Le son ressemblait à un buffet que l’on aurait jeté dans un escalier
avec plusieurs chats enfermés dedans. Les tuyaux de l’orgue se sont illuminés.
Un chœur invisible a commencé à chanter. Puis une trappe s’est ouverte sous Lyra. Elle a disparu. Renato a ri. Une deuxième trappe s’est ouverte sous Renato. Il a disparu. J’ai ri. Puis mon siège a basculé. J’ai disparu aussi. La justice divine existe. Elle est simplement très mesquine. Nous avons atterri dans
une crypte. Lyra était debout. Je me suis retrouvée assise sur un squelette. Renato, lui, avait les jambes coincées dans un sarcophage. Le squelette sur lequel j’étais tombée s’est relevé. Il m’a giflée. J’ai trouvé cela incroyablement grossier. Puis tous les autres morts se sont réveillés. Des dizaines. Des centaines. Des ossements se sont redressés dans les niches. Des crânes nous ont observés. Lyra a levé son arme. Renato essayait encore de sortir son derrière du cercueil. Moi, j’ai choisi une autre méthode. J’ai levé la main. Inspection. Les morts se sont immobilisés. Un squelette portant une mitre s’est avancé. Probablement un évêque. Même après la mort, certaines personnes semblent incapables d’abandonner leurs responsabilités administratives.
Nous lui avons expliqué que nous procédions à une inspection du patrimoine sacré. Il nous a demandé nos autorisations. J’ai demandé à voir les siennes. Il s’est immédiatement inquiété. À partir de là , tout est devenu très simple. Escalier non conforme. Pièges non signalés. Orgue dangereux. Statues armées. Sarcophage sans dispositif anti-coincement. Renato a beaucoup insisté sur ce dernier point. Le squelette évêque a commencé à paniquer. Il nous a demandé comment régulariser la situation. Nous lui avons expliqué qu’une inspection immédiate du Siège Sacré était indispensable. Et c’est ainsi que nous avons obtenu une escorte de morts-vivants. La diplomatie est un art merveilleux. Nous avons ensuite traversé plusieurs endroits dont l’existence demeure difficile à justifier. Une bibliothèque où les livres chuchotaient des insultes. Une chapelle où les bougies s’éteignaient dès que Renato parlait. Un couloir rempli de poulets fantômes. Personne n’a jamais voulu nous expliquer les poulets. Même l’évêque squelette refusait d’en parler. Nous n’avons pas insisté. Il y a des traumatismes qu’il vaut mieux respecter.
Puis nous sommes enfin arrivés devant deux énormes portes noires. Derrière se trouvait le Siège Sacré. Les chaînes ont été retirées. Les portes se sont ouvertes. Et nous l’avons vu. Une vieille chaise de bois. Massive. Haute. Noircie par le temps. Craquelée. Couverte de symboles pyrogravés, runes, cercles, cornes, signes occultes et inscriptions dont nous ne comprenions absolument pas le sens. Treize flammes bleues brûlaient autour d’elle. Même moi, j’ai dû reconnaître qu’elle avait une certaine allure. Lyra a commencé à vérifier le sol. Renato a observé les murs. Moi, je me suis assise. Évidemment. Le sol a tremblé. Les flammes sont devenues rouges. Les symboles ont commencé à briller. Une voix immense a résonné :
QUI OSE PRENDRE PLACE SUR LE TRÔNE DU DAMNÉ ?
J’ai répondu : Kleo. Silence. La voix semblait légèrement déçue par la simplicité de ma réponse. Elle m’a demandé si j’avais peur. J’ai répondu non. Elle m’a annoncé qu’elle était ancienne. Je lui ai expliqué que c’était généralement le cas des reliques. Elle m’a annoncé qu’elle était démoniaque. J’ai expliqué que les symboles cornus nous avaient déjà mis sur la piste. Elle a affirmé pouvoir dévorer les âmes. Ça, en revanche, était une information utile. Renato a alors posé la seule question véritablement importante :On peut prendre la chaise ? Le démon a hurlé : NON ! Nous avons négocié. Il était enfermé dans le siège depuis près de trois millénaires. Il était ancien. Puissant. Redoutable. Et il s’ennuyait à mourir. Nous lui avons proposé de sortir. Il a demandé ce qu’il y avait dehors. Nous avons expliqué,des guerres absurdes, des tavernes, des politiciens, des scandales, des gens regrettables, des gens intéressants et probablement suffisamment de chaos pour l’occuper pendant quelques siècles. Il a accepté. À condition de rester attaché au siège.
Nous avons accepté. À condition qu’il ne dévore personne sans permission. Il a accepté beaucoup moins vite. Mais il a accepté. Nous avions donc notre chaise. Restait à la sortir. C’est ici que les véritables problèmes ont commencé. Le Siège Sacré était beaucoup plus lourd qu’il n’en avait l’air. Renato poussait. Lyra tirait. Moi, je supervisais. Je considère encore aujourd’hui que la répartition était équitable. Puis, au milieu de l’escalier, un mécanisme s’est déclenché. Toutes les marches se sont aplaties. L’escalier est devenu une gigantesque pente. Le siège est parti. Avec moi dessus. Nous avons traversé le donjon à une vitesse parfaitement inconvenante pour une relique sacrée. Les statues ont essayé de nous décapiter. Elles ont raté. Deux d’entre elles se sont frappées entre elles. L’orgue a recommencé à jouer tout seul. Les squelettes applaudissaient. Les poulets fantômes se sont mis à courir derrière Renato. Puis nous avons atteint le passage secret. Le siège a traversé l’ouverture. Et nous avons déboulé dans la cathédrale. C’est à ce moment-là que Renato s’est retrouvé coincé dans le bénitier. Pas tombé dedans. Coincé. Complètement. Le Siège Sacré a percuté le pied d’un énorme bénitier de pierre. Le bassin a basculé. Renato, qui courait juste derrière nous, a essayé de l’éviter. Il a glissé. Il est passé la tête la première dedans. Puis le bénitier s’est remis en place. Nous nous sommes arrêtées. Enfin, Lyra s’est arrêtée. Moi, je continuais encore sur la chaise. Mais j’ai eu le temps de voir Renato. Ses jambes dépassaient du bénitier. Tout le reste était dedans. Elles remuaient. Beaucoup. Lyra s’est précipitée. Elle a tiré sur une jambe. Rien. Elle a tiré sur l’autre. Rien.
Une voix étouffée est sortie du bassin
JE SUIS COINCÉ !
Nous avions remarqué. Il faut savoir que ce bénitier devait probablement peser plusieurs centaines de kilos. Et son ouverture avait juste la mauvaise dimension, suffisamment large pour laisser entrer Renato, suffisamment étroite pour refuser de le rendre. Lyra a essayé de le tirer par les bottes. Un prêtre a essayé de tirer Lyra. Deux squelettes ont essayé d’aider le prêtre. Le prêtre a vu les squelettes. Il a lâché Lyra. Il s'est mis à hurler. Lyra est tombée. Renato est resté dans le bénitier. Moi, pendant ce temps-là , je poursuivais ma route à travers la nef sur une chaise démoniaque incontrôlable. Je tiens à préciser que j’ai crié à Renato que nous reviendrions le chercher. Il affirme encore que j’ai crié :
ON TE RÉCUPÈRE PLUS TARD !
Ce qui n’est pas exactement la même chose. Mais l’intention était bonne. Le siège a traversé les portes de la cathédrale. Descendu les marches. Traversé la place. Renversé un étal de légumes. Percuté deux tonneaux. Pris inexplicablement un virage. Puis terminé sa course dans une charrette remplie de volailles. Silence. Une poule est sortie de sous le siège. Elle m’a regardée. Je l’ai regardée. Le démon a murmuré, Je n’aime pas cette créature. Je comprenais parfaitement. Les poules possèdent une absence d’âme très difficile à prouver scientifiquement mais absolument évidente quand on les regarde suffisamment longtemps. Lyra est arrivée quelques minutes plus tard. Elle tenait un morceau de statue cassée. Elle était couverte de poussière. Elle avait l’air mécontente.
J’ai demandé, Renato ? Elle m’a simplement regardée. Ah. Renato. Nous étions parties sans Renato. Nous avons dû retourner dans la cathédrale. La situation ne s’était pas améliorée. Les morts-vivants visitaient la nef. L’orgue jouait toujours seul. Plusieurs prêtres priaient. Un autre s’était enfermé dans un confessionnal. Et Renato était toujours dans le bénitier. Ses jambes dépassaient encore. Un petit attroupement s’était formé autour de lui. Quelqu’un avait déposé une serviette sur ses bottes. Nous ignorons pourquoi. Nous avons essayé de le sortir. Lyra tirait. Je poussais le bénitier. Deux squelettes tenaient Renato. Un moine donnait des conseils inutiles. Puis le démon du Siège Sacré a proposé son aide. Nous avons accepté. C'était notre erreur. La chaise a murmuré quelque chose dans une langue ancienne. Le bénitier s’est fissuré. Puis il a explosé. Une énorme vague d’eau bénite a traversé la nef. Renato a été projeté contre un pilier. Trois squelettes se sont mis à fumer. Le démon a crié. L’orgue s’est arrêté. Un prêtre s’est évanoui. Et Renato a finalement glissé jusqu’à nos pieds, trempé de la tête aux pieds, avec un morceau de pierre encore coincé
autour de la taille. Il nous a regardées. Puis il a regardé le Siège Sacré. Puis moi. Nous sommes finalement sortis tous les trois. Renato avançait avec difficulté parce qu’il portait encore autour des hanches une partie du bénitier. Lyra avait abandonné l’idée de poser des questions. Le Siège Sacré était intact.
Les cloches sonnaient. Les squelettes sortaient de la cathédrale. Plusieurs poulets fantômes les suivaient. Et quelque part derrière nous, quelqu’un criait que nous étions excommuniés. Nous nous sommes arrêtés au milieu de la place. Nous avons contemplé notre œuvre. Une cathédrale légèrement endommagée. Un donjon ouvert. Une procession de morts. Un démon libéré. Un bénitier détruit. Renato dégoulinant d’eau maudite. Lyra au bord d’une crise de nerfs. Et notre magnifique vieille chaise démoniaque. Nous étions partis chercher le Siège Sacré. Nous avions trouvé le Siège Sacré. Tout le reste était donc, techniquement, secondaire. Mission accomplie. Là , Renato reste vraiment coincé dans le bénitier pendant toute la fuite et nous sommes même obligés de revenir le chercher. Ce qui est, je trouve, infiniment plus digne de cette expédition.
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Vous n’êtes pas fou ?
Aucun problème.
Nous vous formerons.