Votre émission de la nuit. > Réponse Taverne sujet
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posté 24/07 (04:04)

24 Juillet 6662026
SpoilerBonsoir aux habitants du Cybermonde. Bonsoir aux souverains qui prétendent encore gouverner des territoires alors qu'ils consacrent désormais l'essentiel de leur énergie à gouverner les émotions de leurs voisins. Bonsoir aux médecins qui découvrent chaque matin qu'un ministre de la Guerre vient d'inventer un nouveau traitement psychiatrique. Bonsoir enfin aux citoyens qui se réveillent de bonne humeur sans savoir s'ils ont retrouvé le goût de vivre ou s'ils ont simplement été victimes d'un tir diplomatique particulièrement bien ajusté.
Regardez le Khanat Elmérien. Il serait facile de réduire cette affaire à quelques bombes et à plusieurs discours extravagants. Ce serait pourtant passer à côté de l'essentiel. Sous l'impulsion de
Pigeon Ronron et de
Tifa LockHeart, le Khanat semble avoir développé une conception extraordinairement moderne des relations internationales. On n'y envoie plus seulement des ambassadeurs. On expédie également des émotions à grande vitesse. Une Bombe Débilitante n'est plus vraiment présentée comme une arme. Elle devient presque un outil de communication. Une façon très énergique d'attirer l'attention d'un voisin qui, manifestement, n'écoutait pas suffisamment. Je dois reconnaître que cette méthode possède une certaine efficacité. Après tout, très peu de peuples ignorent un projectile qui atterrit au milieu de leur capitale.
Mais avant de quitter cette étrange guerre des émotions, Le plus étonnant dans cette affaire n'est pourtant pas le missile. Il s'appelle Pigeon Ronron. Un protagoniste qui me fascine de plus en plus. Il est des dirigeants qui aiment impressionner leurs voisins par la taille de leurs armées. D'autres préfèrent accumuler les titres, les décorations ou les discours interminables afin que chacun comprenne immédiatement l'importance de leur personne. Puis il existe
Pigeon Ronron, lequel semble avoir développé une théorie diplomatique entièrement nouvelle selon laquelle un bon repas, quelques compliments sincères et une conversation suffisamment absurde valent parfois davantage qu'une escadrille entière de bombardiers. Ce contraste me poursuit depuis plusieurs heures. D'un côté, certains gouvernements mettent au point des armes capables d'influencer directement le moral des populations. De l'autre,
Pigeon Ronron remet un bâton de parole à la Bananie et invite simplement chacun à s'asseoir afin d'expliquer ce qui ne va pas. C'est presque insultant de simplicité. On dépense des fortunes pour inventer des moyens toujours plus sophistiqués de modifier l'humeur d'un peuple alors qu'un vieux chef tribal semble encore croire qu'une conversation peut produire des résultats. J'aimerais beaucoup pouvoir m'en moquer. Le problème, c'est que cette méthode fonctionne suffisamment souvent pour devenir profondément dérangeante.
Je continuerai donc d'observer
Pigeon Ronron avec une attention toute particulière. Non pas parce que je partage sa manière de gouverner. Les araignées impériales préfèrent généralement les toiles aux nappes et les embuscades aux banquets. Mais parce qu'il est toujours prudent de surveiller celui dont tout le monde sous-estime les capacités.
Voilà qui nous conduit naturellement vers la République de Kraland, cette admirable nation où l'administration nourrit depuis toujours la conviction qu'un problème cesse d'exister dès lors qu'il est correctement tamponné, classé dans une chemise cartonnée et accompagné d'un règlement de trois cents pages. J'avais longtemps cru que les Kralandais souffraient surtout d'une passion inquiétante pour les formulaires. Je découvre aujourd'hui qu'ils éprouvent également le besoin presque religieux d'organiser le bonheur de leurs citoyens avec la même rigueur administrative.
L'idée est fascinante. Pendant que les autres gouvernements construisent des hôpitaux ou recrutent des soldats, Kraland semble avoir entrepris de produire des gens heureux comme on produirait des boulons dans une usine d'État. Les chercheurs publient très sérieusement des conclusions selon lesquelles sourire ferait rajeunir la population. Voilà une découverte absolument révolutionnaire. Pendant des siècles, médecins, philosophes et alchimistes ont cherché l'élixir de jouvence. Il suffisait donc, semble-t-il, de montrer les dents plus souvent. J'ignore combien de vieillards ont été consultés pour parvenir à cette conclusion. Je soupçonne en revanche qu'aucun n'avait encore reçu une bombe sur la tête au moment de remplir le questionnaire. Naturellement, une République digne de ce nom ne pouvait pas conserver une telle découverte pour elle seule. Si sourire est bénéfique, chacun doit sourire. Si chacun doit sourire, celui qui refuse devient immédiatement suspect. Et si quelqu'un ose afficher une mine sombre, il ne souffre plus simplement d'un mauvais jour. Il menace potentiellement la santé publique. Voilà comment une émotion finit discrètement par devenir un devoir civique. Les anciennes bureaucraties contrôlaient les récoltes, les logements ou les passeports. Les nouvelles ambitionnent désormais de réglementer les expressions du visage. Je me demande avec une sincère curiosité combien de fonctionnaires seront bientôt nécessaires pour vérifier que les commissures des lèvres respectent bien l'angle réglementaire.
Pendant ce temps, la guerre continue de gronder autour d'eux. Les Bombes Débilitantes traversent les frontières, la démoralisation devient une arme officielle et les chancelleries échangent des menaces avec le sérieux des grandes tragédies. Face à ce tumulte, Kraland répond en affirmant qu'il faut davantage sourire. Je dois reconnaître que cette réaction possède une certaine grandeur. Lorsqu'un incendie éclate, certains apportent des seaux d'eau. Les Kralandais apportent un miroir afin d'encourager les flammes à adopter une attitude plus positive.
Mais toute cette croisade internationale en faveur du bonheur obligatoire se heurte à un obstacle que les stratèges semblent avoir largement sous-estimé. Certains peuples ne souhaitent tout simplement pas être sauvés. Ils tiennent à leur gravité comme d'autres tiennent à leur couronne. Le Royaume de Ruthvénie appartient résolument à cette seconde catégorie. Là où le Khanat Elmérien distribue des émotions comme des cadeaux diplomatiques et où la République de Kraland rêve d'une population éternellement souriante, les Ruthvènes observent cette agitation avec une dignité presque théâtrale. Ils donnent parfois l'impression que sourire en période de crise constituerait une faute de goût.
Il faut reconnaître que
Bladimir Bladimirovitch Mutin entretient cette réputation avec un talent remarquable. Ses discours ne ressemblent jamais à de simples déclarations politiques. Ils évoquent davantage les derniers chapitres d'une vieille tragédie royale où chaque décision engage le destin d'une civilisation entière. Là où d'autres gouvernements parlent de stratégie, lui parle de devoir. Là où certains cherchent des compromis, lui appelle au recrutement et rappelle à ses sujets que le Royaume traverse une véritable guerre. Cette manière de présenter chaque difficulté comme une épreuve presque sacrée donne à la Ruthvénie une identité singulière. On n'y gouverne pas seulement un territoire. On y défend un héritage.
C'est précisément ce qui rend la situation actuelle si fascinante. Imaginez un instant la scène vue depuis un palais ruthvène. D'un côté, le Khanat affirme que quelques Bombes Débilitantes permettront d'améliorer les relations internationales. De l'autre, Kraland explique très sérieusement que le sourire constitue désormais une question d'intérêt général. Au milieu de cette agitation presque enfantine, la monarchie répond avec le calme des vieilles dynasties en rappelant que les royaumes ne survivent pas grâce aux bons sentiments mais grâce à la discipline, à la fidélité et à la capacité de rester debout lorsque les autres perdent leur sang-froid. Deux visions du monde s'affrontent. L'une croit que l'on peut fabriquer le bonheur. L'autre semble persuadée que le devoir suffit largement.
Pour autant, la Ruthvénie n'échappe pas à la contradiction générale qui semble contaminer tout le Cybermonde. Elle condamne les offensives psychologiques, tout en utilisant la démoralisation comme réponse officielle. Elle reproche à ses adversaires de vouloir influencer les esprits, tout en cherchant elle aussi à briser leur volonté. Voilà ce qui me fascine depuis le début de cette émission. Aucun gouvernement n'accepte que les autres manipulent les émotions. En revanche, chacun estime parfaitement légitime de manipuler celles de son ennemi. Cette guerre ne porte donc plus sur le bonheur. Elle porte sur le droit exclusif de définir celui des autres.
Mais pendant que les savants poursuivent leur éternel duel contre les flammes et leur propre étourderie, d'autres citoyens démontrent une créativité tout aussi remarquable. Il paraît qu'un petit cercle d'initiés s'est récemment livré à des paris clandestins autour des affrontements en cours. Voilà une initiative qui aurait presque mérité un brevet tant elle traduit fidèlement l'esprit du Cybermonde. Les diplomates rédigent des protestations, les militaires déplacent leurs troupes et, quelque part, quelques individus calculent tranquillement les cotes comme s'ils assistaient à une compétition sportive. Ce qui m'a le plus amusée n'est pourtant pas l'existence de ces paris. C'est la réaction de
Shana Al-Khaïd, qui sembla surtout contrariée de ne pas avoir reçu d'invitation. Cette indignation possède une élégance toute particulière. Les véritables scandales ne consistent plus à organiser des activités douteuses. Ils consistent à oublier d'en prévenir les bonnes personnes.
Les personnes concernées par cette émission peuvent naturellement venir contester mes analyses. Elles pourront m'expliquer que les Bombes Débilitantes étaient parfaitement bienveillantes, que le bonheur administratif constitue l'avenir de la civilisation, que les scientifiques brûlent volontairement leurs notes pour stimuler leur mémoire ou que les comptables sont les véritables héros de notre siècle. Je les écouterai avec le plus grand sérieux. Puis je rangerai leurs explications dans les archives. Juste à côté des autres histoires que tout le monde jurait absolument vraies avant que l'Histoire ne décide de s'en amuser.
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Vous n’êtes pas fou ?
Aucun problème.
Nous vous formerons.