Votre émission de la nuit. > Réponse Taverne sujet
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posté 22/07 (01:35)

22 Juillet 6662026
SpoilerBonsoir habitants du Cybermonde, souverains nouvellement élus, anciens souverains fraîchement rangés dans les archives et citoyens qui ont encore la naïveté de croire qu’une élection sert principalement à choisir quelqu’un. Ici Kleo, Ministre de la Guerre de l’Empire Brun, araignée impériale et témoin parfaitement objectif d’un phénomène politique rare. Le Khanat Elmérien vient de démontrer qu’un peuple peut passer d’une campagne électorale à une chenille, d’une chenille à une ratatouille puis d’une ratatouille à une tentative d’assassinat sans jamais donner l’impression d’avoir changé de sujet.
Il faut reconnaître au Khanat une qualité que ses ennemis prennent trop souvent pour un symptôme. Il possède une conception très personnelle de la continuité institutionnelle. Ailleurs, lorsqu’un souverain se prépare à prendre le pouvoir, il prononce un discours sur l’avenir du pays, rassemble ses partisans, présente quelques principes assez vagues pour pouvoir les renier plus tard et attend que les scribes proclament officiellement sa victoire. En Elmérie,
Pigeon Ronron a jugé qu’il serait plus conforme aux traditions nationales de prendre les habitants par les hanches et de les entraîner dans une chenille à travers l’Hôtel du Nid du Hibou.
Le lieu était bien choisi. Les palais donnent parfois aux hommes l’illusion qu’ils sont sérieux. Les auberges leur retirent cette illusion avant même le second verre.
Autour de
Pigeon Ronron s’étaient réunis
May Billouziya,
Tesse Blackwood,
Malcom Ravenloft,
Alice Ravenloft,
Elbereth Khan Seraven,
Kubilai Khan Seraven,
Sakura Tiwanaku et
Belle Peregrine Seraven. Voilà déjà une assemblée plus représentative que bien des gouvernements. Elle comptait des dignitaires, des voyageurs, des Ravenloft, des Seraven et probablement assez de titres pour remplir trois armoires administratives. Tout ce monde aurait pu débattre de la situation des provinces, de l’état des finances ou de la délicate question de savoir si la Bouletie constitue toujours une province ou désormais une maladie saisonnière. Mais
Pigeon Ronron avait compris une chose essentielle que les grands théoriciens du pouvoir oublient toujours. Le peuple ne demande pas nécessairement un programme. Il demande parfois qu’on lui mette les mains sur les hanches et qu’on hurle assez fort pour couvrir le bruit de ses inquiétudes.
La chenille commença donc.
Elle traversa l’auberge avec cette majesté particulière aux catastrophes collectives qui n’ont pas encore rencontré de mobilier fragile. On y remuait son boule, on célébrait la vie, on encourageait les Ravenloft à retirer leurs vêtements avant de préciser que ce n’était heureusement qu’une plaisanterie. Le futur Grand Khan avançait en tête comme un prophète ayant reçu sa révélation au fond d’une chope. Derrière lui, les élites du Khanat ondulaient avec la discipline d’une armée dont le général aurait remplacé les ordres par des bruits de trompette faits avec la bouche.
Je voudrais attirer votre attention sur un détail. Cette chenille n’était pas seulement une fête. Elle était une déclaration politique d’une grande finesse bien qu’elle ne le savait pas elle-même. Dans une chenille, personne ne voit où il va sauf celui qui marche devant. Tous les autres posent les mains sur les hanches de leur prédécesseur et espèrent que la personne en tête n’a pas confondu la sortie avec l’escalier de la cave. C’est peut être la représentation la plus honnête du pouvoir qui nous ai été offerte depuis des années.
Pigeon Ronron ne proposait pas de conduire le Khanat vers un avenir meilleur. Il proposait de le conduire quelque part dans l’auberge. C’était déjà plus précis que la majorité des programmes électoraux.
Mais la véritable grandeur de l’événement ne résidait pas dans la danse. Elle se trouvait dans la manière dont le futur souverain transforma son émotion en doctrine alimentaire. Il déclara devant le Khanat rassemblé que tous formaient une immense saucisse destinée au grand barbecue de la vie. Puis dans un remarquable souci d’inclusion végétale, il ajouta que les citoyens végans pourraient devenir des courgettes ou des aubergines car la vie était également une ratatouille.
Les historiens trop prudents verront là l’effet de l’alcool. Ils auront tort. L’alcool ne crée pas les idées. Il retire seulement les gardes postés devant.
La saucisse représentait l’unité du peuple. Le barbecue incarnait les épreuves collectives. Les courgettes et les aubergines symbolisaient probablement la diversité des destins ou une inquiétante pénurie de pain. Quant à la ratatouille, elle constituait l’aboutissement naturel d’une pensée politique selon laquelle toutes les différences peuvent être réconciliées à condition d’être découpées en morceaux puis longuement cuites ensemble.
Il faut admirer ce talent. Certains souverains ont besoin de philosophes, de prêtres et de plusieurs générations de propagandistes pour inventer un récit national.
Pigeon Ronron a créé le sien entre deux refrains et une tournée générale. Le Khanat n’était plus une juxtaposition de provinces mal chauffées. Il devenait un repas collectif dont personne ne semblait demander qui tenait le couteau.
La foule suivit.
Elle chanta le nom de la ratatouille lettre après lettre avec la gravité d’une armée jurant fidélité à son drapeau. On repartit à l’auberge. On promit une tournée. On cria qu’il fallait croire en ses rêves. Puis le futur Grand Khan confessa que tous ces gens lui rappelaient qu’un petit cœur battait encore dans son pigeon. L’instant aurait pu être touchant si le Khanat n’avait pas passé les minutes précédentes à se comparer à des merguez.
Alice Ravenloft, émue par ce spectacle, monta sur une table. Des valets vêtus de rouge, de vert et d’or sortirent leurs instruments tandis que
Malcom Ravenloft brancha sa basse. Il paraît que cela n’avait pas été prévu. C’est souvent ainsi que commencent les événements dont tout le monde parlera ensuite comme s’ils avaient été soigneusement organisés.
Alice Ravenloft expliqua que les mots sont puissants mais imparfaits. Sur ce point, le Cybermonde entier pourrait lui donner raison tout en lui fournissant immédiatement plusieurs milliers de preuves. Elle affirma préférer le Miaou, langage plus simple venu du cœur et pouvant signifier à la fois le bonheur, la joie et le sourire. C’était une proposition diplomatique audacieuse. Plusieurs nations utilisent déjà des vocabulaires plus pauvres pour exprimer des idées beaucoup moins aimables.
Le concert prolongea donc la fête.
Alice Ravenloft célébrait Ronron,
Malcom Ravenloft soutenait la mélodie,
Elbereth Khan Seraven et
Belle Peregrine Seraven recevaient les hommages qui leurs étaient dus et toute l’Elmérie paraissait s’être unie autour d’une conviction simple. Le lendemain aurait lieu l’élection mais la victoire avait déjà été absorbée par la musique, les boissons et les hanches de la personne située juste devant.
À minuit, les registres accomplirent ce que la chenille avait décidé depuis longtemps.
Pigeon Ronron obtint quatre voix sur quatre. Cent pour cent des suffrages exprimés et zéro pour cent pour
Tifa LockHeart. Une victoire absolument incontestable dans la mesure où tous ceux qui avaient voté pour quelqu’un avaient choisi le même pigeon.
Voilà une transition politique d’une pureté admirable. Aucun débat gênant. Aucun second tour. Aucun électeur assez mal élevé pour créer du suspense. Le Khanat s’était exprimé d’une seule voix probablement parce que les autres avaient encore la gorge abîmée par les popopopopos de la veille.
Pigeon Ronron devint donc Grand Khan.
Il aurait alors été raisonnable de laisser l’histoire respirer. De lui accorder quelques heures pour poser une couronne, signer deux décrets et découvrir dans quel tiroir l’ancienne administration avait caché les dettes. Mais l’Elmérie considère manifestement le calme comme une insulte personnelle. Peu après la célébration,
Mademoiselle tenta d’assassiner le nouveau souverain à Gueule du Lézard.
L’affaire dégénéra en combat.
Mademoiselle fut recherchée par la police et perdit son poste de Capitaine. Elle se livra aux autorités, entra en prison puis acheva sa peine avec une rapidité qui laisse penser que la justice elmérienne dispose soit d’une efficacité surnaturelle soit d’un couloir particulièrement court entre l’entrée et la sortie.
Restons un instant sur la beauté du geste institutionnel. La veille, le pays plaçait ses mains sur les hanches de son futur chef. Le lendemain, une Capitaine plaçait probablement les siennes sur une arme afin de vérifier si l’unité nationale résistait aux coups. Dans la plupart des pays, une tentative d’assassinat contre un souverain fraîchement élu provoquerait une crise politique. Au Khanat, elle ressemble presque à la dernière animation prévue après le carnaval.
Il ne faudrait pourtant pas réduire
Mademoiselle au rôle d’une simple meurtrière contrariée. Elle incarne cette vieille tradition politique selon laquelle toute personne mécontente d’un résultat électoral peut demander un recomptage à l’aide d’un objet tranchant. La méthode manque de subtilité mais elle possède l’avantage de clarifier immédiatement la position de chacun.
Le nouveau Grand Khan avait obtenu cent pour cent des voix et presque immédiatement une tentative d’assassinat. Voilà qui prouve que les statistiques ne mesurent jamais tout. On peut avoir l’appui de la totalité du corps électoral et rencontrer malgré tout une personne qui préfère vérifier si le corps du souverain est électoralement résistant.
Le plus fascinant reste la vitesse avec laquelle le Khanat absorbe ses propres contradictions. Personne n’a réellement cessé de faire la fête.
Alice Ravenloft avait chanté.
Pigeon Ronron avait philosophé sur les légumes.
Mademoiselle avait attaqué. La police avait poursuivi. La prison avait brièvement emprisonné. Puis la vie continua comme si chaque événement n’était qu’un nouveau couplet d’une chanson dont personne ne connaissait le refrain complet.
C’est peut être cela, au fond, le véritable pouvoir du Khanat Elmérien. Il ne résout pas le chaos. Il l’adopte, lui donne un verre et l’invite à rejoindre la chenille.
L’Empire Brun ne saurait évidemment approuver une méthode aussi désordonnée. Chez nous, les tentatives d’assassinat sont traditionnellement mieux éclairées, convenablement annoncées et accompagnées d’une musique dramatique suffisamment forte pour que la victime comprenne l’importance historique de sa chute. Nous avons des standards.
Cependant, je dois reconnaître Ã
Pigeon Ronron une qualité rare. Il a réussi à devenir souverain sans cesser d’être l’homme qui propose une tournée. Beaucoup montent sur le trône en promettant de rester proches du peuple puis font rapidement installer des portes plus épaisses. Lui semble avoir choisi de transformer le palais en auberge avant même d’y entrer. Cela finira certainement mal mais avec une ambiance remarquable.
Les partisans de
Tifa LockHeart, s’il en existe encore hors des marges du bulletin de vote, peuvent naturellement venir contester cette analyse.
Mademoiselle pourra également expliquer en direct si son attaque relevait d’une conviction politique, d’un désaccord culinaire ou d’une profonde hostilité envers la ratatouille. Quant Ã
Pigeon Ronron, nos micros lui sont ouverts à condition qu’il promette de ne pas entraîner le personnel technique dans une nouvelle chenille avant la fin de l’entretien.
Retenez donc ceci, chers auditeurs. Le Khanat n’a pas seulement élu un Grand Khan. Il s’est choisi un chef de chenille, un prophète de la saucisse et un philosophe de l’aubergine. Il lui a donné toutes ses voix puis il a immédiatement tenté de vérifier s’il était mortel.
En politique comme en cuisine, le Khanat ne fait jamais les choses à moitié.
Il met tout dans la même marmite et il appelle cela une civilisation.
Nous devons maintenant quitter l’Elmérie et son Grand Khan de carnaval pour nous rendre au Valégro. Plus précisément à Fort Emouchet. Ville ouvrière, capitale provinciale et remarquable démonstration de ce qui arrive lorsqu’on confie simultanément des briques, des taxes et un vocabulaire révolutionnaire à des hommes qui refusent de s’écouter.
Fort Emouchet était censée devenir une cité idéale pour les travailleurs. C’est du moins ce qu’affirme la République chaque fois qu’un bâtiment n’est pas encore tombé. Là -bas, le citoyen ne possède peut être pas grand-chose mais il possède la certitude que ce qu’il ne possède pas a été collectivisé pour son bien.
Au centre de cette grande expérience sociale se tient
Jean-Luc Selriche. Ancien Président devenu Bourgmestre et premier administrateur selon les heures, les formulaires et l’état général des rivalités locales.
Jean-Luc Selriche est un homme qui croit profondément au logement populaire. Il y croit même assez pour en construire plusieurs avant d’avoir terminé le premier.
Certains esprits chagrins pourraient considérer cela comme une erreur de planification. Ils manquent manifestement de sens politique. Lorsqu’un HLM reste inachevé, il constitue un échec. Lorsque quatre HLM restent inachevés, ils deviennent un programme national.
Le problème commença avec une question apparemment raisonnable. Comment loger les habitants de Fort Emouchet sans transformer toute la province en cité ouvrière et sans sacrifier les précieux champs de patates.
Jean-Luc Selriche comprit rapidement que l’architecture ne suffirait pas. Il fallait une solution plus kralandaise.
Il fallait des taxes.
Une taxe sur les maladies fut donc instaurée. Le raisonnement du Bourgmestre était d’une pureté presque religieuse. La maladie est une mauvaise chose. Les mauvaises choses doivent être taxées. Les habitants réfléchiraient donc à deux fois avant de tomber malade et les risques sanitaires diminueraient mécaniquement.
Cette découverte aurait pu révolutionner la médecine si les médecins avaient seulement pensé à facturer la tuberculose directement au bacille.
Jean-Luc Selriche ne s’arrêta pas là . Il apprit que la promiscuité dans les HLM pouvait favoriser les troubles et les maladies. Il aurait pu agrandir les logements ou réduire le nombre d’occupants. Ce genre de solution aurait toutefois nécessité du temps, des ressources et une compréhension élémentaire du problème.
Il préféra taxer les rassemblements.
Ainsi les habitants pouvaient continuer à vivre collés les uns contre les autres à condition de ne jamais donner l’impression de s’être réunis volontairement. Une famille nombreuse dans une pièce était acceptable. Trois voisins discutant dans un couloir devenaient une menace sanitaire et une opportunité fiscale.
Puis vint la taxe sur la laideur.
L’idée reposait sur une observation incontestable. Puisque les habitants des HLM étaient condamnés à vivre très proches les uns des autres, autant qu’ils soient beaux. La beauté réduirait les risques de dépression et pourrait même participer au réarmement démographique de la République. Les citoyens disgracieux financeraient donc le bonheur des autres par le simple mérite d’avoir une figure administrativement désagréable.
La recette rapporta quarante francs kralandais.
Voilà ce que vaut la laideur d’une ville lorsqu’elle est correctement recensée.
Mais le chef-d’œuvre de
Jean-Luc Selriche fut la taxe sur les taxes. Il reconnut lui-même qu’il y avait trop de taxes et qu’il fallait probablement en réduire légèrement le nombre. Afin de démontrer son engagement contre la fiscalité excessive, il décida donc de taxer les taxes existantes.
C’est à cet instant précis que la République de Kraland a cessé d’être un pays pour devenir une œuvre d’art.
Dans l’Empire Brun, nous prélevons aussi des impôts. Nous ne sommes pas des sauvages. Mais nous avons la décence de leur donner des noms inquiétants et de ne jamais prétendre qu’ils rendent les contribuables plus libres. À Kraland, on vide votre poche tout en vous expliquant que le poids de l’argent nuisait à votre colonne vertébrale.
Les habitants auraient peut être accepté cette nouvelle démonstration de bonheur fiscal si les logements avaient été terminés et si les fuites d’eau n’avaient pas commencé à former leur propre réseau hydrographique. Mais c’était sans compter sur
Sir McRabbit, père d’une famille dont la taille varie selon les discours et les besoins de l’allocation.
Il est question de centaines d’enfants. Deux cent quatre-vingt-dix-sept selon l’une de ses interventions et plusieurs dizaines supplémentaires occupées par des grenouilles et des problèmes de plomberie. Je ne prétendrai pas comprendre l’organisation domestique de
Sir McRabbit. Il est possible que ses enfants se reproduisent entre deux paragraphes ou qu’il compte les fuites comme des personnes à charge.
Toujours est-il que l’homme réclamait un logement, la réparation de ses canalisations et un effort collectif de la part du gouvernement. Il souhaitait que les riches nantis de la République viennent construire eux mêmes les HLM et financer sa descendance.
L’idée est parfaitement kralandaise. Les enfants sont privés mais les factures doivent être collectives.
Sir McRabbit finit par se verser une prime considérable. Trois cent cinquante-six francs kralandais selon les registres. Il remercia même la convention Selriche et l’allocation d’un franc par enfant avant d’expliquer qu’il réglait simplement le solde nécessaire pour chacun de ses petits.
Nous ignorons combien d’enfants avaient effectivement reçu cet argent. Nous savons seulement que la prime entière disparut avec la vitesse remarquable des fonds publics lorsqu’ils croisent une famille nombreuse et un homme capable de signer lui-même le reçu.
C’est alors qu’apparut
PierreJean, Gouverneur du Valégro et défenseur autoproclamé de l’ordre provincial.
PierreJean avait envisagé de nommer
Sir McRabbit Intendant. L’homme possédait une famille nombreuse, un certain capital sympathie et l’habitude utile de soutenir les bonnes personnes au bon moment. Hélas, il avait siphonné le quota quotidien de primes du Gouverneur.
Ce détail avait son importance car
PierreJean ne pouvait plus se rembourser l’achat d’un hamac destiné au premier HLM.
Il retira donc Ã
Sir McRabbit son poste d’Intendant en lui demandant de pratiquer son auto-critique. C’était une sanction très sévère. À Kraland, l’auto-critique consiste à reconnaître publiquement qu’on a eu tort avant d’expliquer en détail pourquoi les circonstances prouvent qu’on avait raison.
Sir McRabbit s’exécuta presque parfaitement. Il admit avoir siphonné la prime. Il affirma ne pas avoir vu le post-it. Ses enfants étaient dans le besoin. Il avait agis sans réfléchir. Puis il accusa
Jean-Luc Selriche de ne pas avoir réparé sa fuite d’eau et annonça qu’il préférait rejoindre l’équipe de
PierreJean.
Voilà une conversion politique d’une admirable sincérité. Dans certaines nations, on change de camp pour des convictions. Au Valégro, on le fait parce que l’eau coule toujours du plafond.
Sir McRabbit tenta ensuite d’utiliser ses prérogatives de Diplomate afin de devenir Capitaine de la province. La démarche échoua mais son enthousiasme ne faiblit pas. Il annonça qu’il allait passer les troupes en revue avec l’assurance d’un homme qui n’avait pas obtenu le poste mais refusait de laisser ce détail limiter son autorité.
Pendant que les deux camps se disputaient le père de famille et son impressionnante capacité d’absorption budgétaire,
PierreJean ouvrit un nouveau front contre
Kenza Creswick, Commissaire de Police et femme de confiance supposée de
Jean-Luc Selriche.
La Commissaire possédait une cabane dans une zone réservée à la construction de huttes de latte et de mastic.
Je sais que cette phrase contient davantage de misère architecturale que certains sièges militaires. Prenons néanmoins le temps de la contempler.
La ville connaissait déjà des HLM incomplets, des fuites d’eau, des taxes sur la maladie et un débat sur la préservation des champs. Il existait malgré tout un règlement distinguant officiellement les cabanes des huttes de latte et de mastic. L’une de ces constructions semblait autorisée et l’autre menaçait manifestement l’intégrité morale de la République.
PierreJean exigea donc que
Kenza Creswick régularise sa situation. Il suggéra qu’un scandale de corruption pourrait éclabousser
Jean-Luc Selriche.
Le scandale n’était pas que la Commissaire vive dans une cabane. Le scandale était que sa cabane soit située dans un quartier officiellement consacré à une forme différente de cabane.
Voilà la civilisation.
Le syndicat des paysans moldaves entra ensuite dans la danse. Il reprocha Ã
Jean-Luc Selriche d’avoir détruit de bonnes terres arables pour multiplier les HLM. Les champs avaient disparu et les rendements agricoles allaient baisser. Le Bourgmestre serait donc personnellement responsable de la future pénurie de patates.
Cette accusation est grave à Kraland. La patate est à la fois un aliment, une politique économique et l’unité de mesure officieuse du bonheur prolétarien.
Evan Garcia Liszt ajouta sa voix au tumulte. Il accusa
Jean-Luc Selriche d’utiliser les vieilles méthodes présidentielles et de ne pas écouter les critiques sous prétexte qu’elles contenaient trop de mots compliqués. Il demanda pourquoi la ville construisait de nouveaux HLM alors que le premier n’était même pas rénové. Il voulut savoir qui occuperait l’appartement libéré par les lapins déplacés à cause des inondations et pourquoi les équipes de soins devraient faire du porte-à -porte entre plusieurs immeubles presque vides.
Ces questions étaient raisonnables.
Elles furent donc immédiatement submergées par une insurrection.
Au moment même où
Evan Garcia Liszt interrogeait la gestion des chantiers,
PierreJean ouvrit un nouveau chantier public. Quelqu’un détruisit aussitôt la route située au même endroit.
L’image est parfaite.
Un responsable ouvre un chantier. Un citoyen détruit la route. L’administration peut alors ouvrir un chantier pour réparer les dégâts causés lors de l’ouverture du chantier précédent. L’économie tourne et chacun rentre chez lui avec le sentiment d’avoir participé.
Une enclume tomba ensuite sur la tête de
Sysson.
Je n’accuse personne. Dans une ville aussi bien administrée, il est tout à fait naturel que les enclumes circulent librement dans les airs.
Puis Fort Emouchet bascula.
L’Hôtel du Domaine des Rois devint une zone autonome. Le Temple Saint-Evgueni nommé Suivez Snowy devint lui aussi une zone autonome. Des manifestations insurrectionnelles éclatèrent contre le gouvernement de la République et des groupes de Bourgeois Décadents entrèrent en rébellion.
Il ne s’agissait plus d’une querelle municipale. La ville se fragmentait bâtiment par bâtiment comme une miche de pain oubliée dans une salle de conseil.
Le Gouvernement kralandais prétendait construire des logements collectifs tandis que chaque établissement proclamait son indépendance pour vingt-quatre heures. Les citoyens devaient vivre ensemble mais les bâtiments refusaient déjà d’appartenir au même pays.
Il existe là une contradiction d’une grande richesse. Plus
Jean-Luc Selriche construisait de lieux pour rassembler le peuple et plus le peuple trouvait de nouveaux endroits pour se révolter séparément.
Les Bourgeois Décadents étaient particulièrement offensés. Peut être considéraient-ils que les taxes sur la laideur les visaient personnellement. Peut être refusaient-ils de vivre dans des huttes de mastic. Peut être avaient-ils seulement remarqué que la police coûtait davantage à Fort Emouchet que la ville ne récoltait d’impôts et qu’il était statistiquement plus rentable d’entrer en rébellion que de continuer à financer l’ordre public.
La ville récoltait cent quatre-vingt-dix francs kralandais et en dépensait quatre cent cinquante pour ses policiers et ses soldats.
Ce n’était pas un déficit. C’était un investissement dans la future répression des contribuables encore solvables.
Au-dessus de cette magnifique catastrophe flottait l’ombre du Premier Ministre
Ranxerox. Les habitants murmuraient que l’administration centrale soutenait les huttes infâmes et les méthodes de
Jean-Luc Selriche. Plus tard,
Ranxerox vint lui-même à Fort Emouchet. Il critiqua
Sir McRabbit, tenta de l’entraîner dans une bagarre puis se fit jeter dehors avant que les deux hommes ne parlementent.
Je regrette de ne pas avoir assisté à cette scène.
Le Premier Ministre de la République se présente chez un Intendant pour défendre l’autorité centrale. Il prononce un discours composé d’un simple sourire. Il tente de déclencher une bagarre. Il est expulsé. Puis il engage des négociations.
Voilà peut être la première fois qu’un processus diplomatique commence par quelqu’un jeté hors d’une auberge et se termine parce qu’il décide soudain qu’il est préférable de discuter.
Peu après,
Ranxerox provoqua des élections anticipées.
Il est difficile de déterminer si cette décision relevait d’un grand calcul politique ou du besoin urgent de retrouver un poste où il aurait le droit de frapper
Sir McRabbit avec davantage de légitimité constitutionnelle.
Pendant ce temps,
Alex KidoWski rappela à tous que demander la nationalité kralandaise ne donnait pas le droit de critiquer la République. La rééducation existait précisément pour soigner les sociaux-traîtres.
C’était enfin une parole claire.
La République offre le bonheur. Ceux qui ne le ressentent pas souffrent donc nécessairement d’un trouble nécessitant un traitement.
Cette logique possède l’élégance des systèmes fermés. Si vous êtes heureux, la République fonctionne. Si vous êtes malheureux, vous êtes malade. Or les maladies sont taxées. Le système fonctionne donc encore mieux.
Nous pourrions rire de Fort Emouchet. Nous pourrions considérer ses taxes sur les maladies, ses HLM troués, ses cabanes illégales, ses primes familiales, ses Bourgeois Décadents et ses enclumes voyageuses comme les éléments séparés d’une immense farce.
Ce serait une erreur.
Tout cela forme une seule politique.
Jean-Luc Selriche veut loger le peuple. Pour financer les logements, il taxe ce qui rend la vie désagréable. Pour éviter les maladies causées par les logements, il taxe la maladie. Pour empêcher les rassemblements dans les logements collectifs, il taxe les rassemblements. Pour compenser la proximité des voisins, il taxe les gens laids. Pour réduire les taxes, il taxe les taxes.
Sir McRabbit récupère les primes afin de nourrir ses enfants.
PierreJean le sanctionne car il ne peut plus rembourser son hamac.
Kenza Creswick devient suspecte car sa cabane n’est pas une hutte réglementaire. Les paysans réclament leurs champs. Les soignants réclament un plan. Les Bourgeois Décadents réclament probablement un miroir non taxé.
Puis chacun se révolte contre chacun.
La République appelle cela le débat démocratique des travailleurs.
Dans l’Empire Brun, nous appelons cela un mardi.
La seule différence est que nous n’essayons pas de loger tout le monde avant.
Une chandelle s’éteint derrière moi. Je déroule lentement la dépêche et contemple les plans des HLM de Fort Emouchet. Certains murs ne se rejoignent pas. Un escalier conduit vers une fenêtre et une annotation précise que la fuite d’eau sera étudiée après collectivisation des grenouilles.
Je dois reconnaître une forme de génie à cette province. Il faut beaucoup de talent pour construire une crise politique avec de la latte, du mastic, un hamac et une allocation familiale.
Les citoyens de Fort Emouchet peuvent naturellement venir défendre leur administration.
Jean-Luc Selriche pourra nous expliquer si notre studio est assujetti à la taxe sur la laideur.
PierreJean pourra présenter les reçus du hamac.
Sir McRabbit pourra venir accompagné de ses enfants à condition de prévenir suffisamment tôt pour que nous fassions agrandir le palais.
Quant Ã
Kenza Creswick, elle est cordialement invitée à nous préciser la différence juridique entre une cabane et une hutte de latte et de mastic.
Cette question tourmente désormais l’Empire tout entier. Retenez seulement ceci chers auditeurs. À Fort Emouchet, le Gouvernement construit des maisons que personne ne peut habiter avec de l’argent que personne ne possède sur des terres que les paysans voulaient cultiver. Puis il taxe les habitants pour les protéger des conséquences. Voilà pourquoi la République de Kraland ne manque jamais de solutions. Elle manque uniquement de problèmes qui n’ont pas été causés par les précédentes.
Dans la salle du trône de l’Empire Brun, les chandelles ont été remplacées, non qu’elles fussent arrivées au terme de leur existence puisqu’elles auraient encore pu éclairer plusieurs complots, deux sacrifices officiels et peut être même une réunion ministérielle complète si personne ne parlait trop longtemps, mais parce qu’un changement de règne exige toujours que l’on modifie quelque chose afin que les courtisans puissent prétendre avoir été témoins d’une révolution. Les rideaux pourpres sont donc restés à leur place, les dorures anciennes n’ont pas bougées et les crânes décoratifs ont simplement été tournés vers la porte afin qu’ils puissent contempler le nouveau maître des lieux avec cette expression de respect absolu que donne naturellement l’absence de peau. Sur les dalles de pierre, la fumée avance lentement entre les pieds du trône tandis que la vieille radio diffuse un souffle grave semblable à la respiration d’un palais qui se demande encore quel souverain il devra servir demain.
Au-dessus de tout cela, ma toile s’est étendue. Elle grimpe désormais derrière les armoiries impériales puis redescend autour du bureau du Ministère de la Guerre où plusieurs dossiers attendent déjà qu’une personne suffisamment raisonnable décide de ne jamais les ouvrir. Bonsoir citoyens bruns, alliés récents, ennemis traditionnels et personnes ayant changé de catégorie depuis le début de cette phrase. Ici Kleo, Ministre de la Guerre de l’Empire Brun, araignée impériale et nouvelle occupante d’un bureau dont l’ancien propriétaire semble avoir emporté les clés mais oublié trois épées rouillées, une bouteille vide et un document intitulé Plans défensifs à ne surtout pas perdre.
L’Empire Brun vient encore de connaître un changement de souverain et je vous prie de ne pas prendre cet air surpris. Lorsqu’un empire porte dans son nom la couleur du vieux sang séché et construit ses institutions entre des catacombes, des laboratoires douteux et des salles de réception où les invités sont parfois comptés avant et après le repas, la stabilité ne doit jamais être considérée comme un objectif. Elle est tout au plus un accident administratif.
Bob le très très terrible a donc renversé
Lachésis et l’explication officielle fut d’une clarté exemplaire puisque
Joe l’avait forcé.
Il serait mesquin de réclamer davantage de précisions. L’Histoire contient de nombreux coups d’État déclenchés par des rivalités dynastiques, des crises économiques, des ambitions militaires ou des prophéties soigneusement rédigées après les événements. Le nôtre repose sur la solide tradition du quelqu’un m’a dit de le faire, fondement politique qui possède l’avantage considérable de permettre d’attribuer toute décision future à une tierce personne absente.
Bob le très très terrible entra donc dans l’Histoire au volant d’un véhicule immense, intégralement motorisé au pétrole polluant et couvert d’un vernis chimique capable de provoquer de puissantes plaques d’eczéma aux enfants situés à proximité. Certains souverains se présentent à cheval, d’autres arrivent portés sur un bouclier et quelques-uns choisissent la discrétion d’un carrosse fermé.
Bob choisit le SUV toxique.
Ce choix résumait déjà son programme. Son règne serait grand, bruyant, difficile à garer et les conséquences sanitaires seraient supportées par les familles voisines. Le nouvel Empereur se proclama Leader Suprême Double Cheese et annonça l’ouverture officielle de l’ère des Grandes Injustices dont la première serait que l’Empereur soit très très terrible. Il faut reconnaître Ã
Bob une franchise inhabituelle. Les autres souverains commencent généralement par promettre l’équité, la paix, la prospérité et la baisse des impôts puis attendent quelques jours avant d’expliquer pourquoi aucune de ces choses n’est possible à cause de leurs prédécesseurs, de la météo ou d’une minorité insuffisamment coopérative.
Bob a préféré supprimer l’étape de la déception. Il promet l’injustice, ce qui signifie que la moindre décision équitable pourra désormais être célébrée comme un miracle. Voilà une gestion habile des attentes populaires.
Mais un dictateur ne devient pas véritablement dictateur en se contentant d’un titre, d’un véhicule et d’une odeur dermatologique. Il lui faut une méthode.
Bob le très très terrible consulta donc le petit manuel du dictateur qui indiquait en rouge sang sur blanc que la première étape essentielle d’un règne réussi était la purge. L’Empereur appliqua aussitôt cette recommandation avec cette obéissance touchante des hommes qui viennent de découvrir un livre et sont encore persuadés qu’il contient toutes les réponses.
Deux-Fleurs de Pont-Krivell perdit la direction des Services Secrets,
Agatha fut retirée du Ministère de l’Économie,
Monique Lemage quitta les Affaires Étrangères et
Mnémésine d’Arcys fut séparée du Ministère de la Justice.
La purge fut rapide, propre et presque décevante pour un Empire qui conserve des fosses communes uniquement pour ne pas manquer de capacité d’accueil. Personne ne fut découpé, personne ne disparut derrière une tenture et personne ne fut officiellement dévoré. Les ministres perdirent seulement leurs postes. Je soupçonne
Bob de ne pas avoir encore terminé le chapitre puisqu’il confirma lui-même que la deuxième étape du manuel semblait concerner les exécutions arbitraires mais qu’il devait poursuivre sa lecture avant de revenir le lendemain. C’est une prudence rare et admirable. Trop de souverains pratiquent l’exécution arbitraire sans avoir pris le temps de consulter les instructions.
L’Empire entrait donc dans l’ère des Grandes Injustices avec un gouvernement presque entièrement vidé et un Empereur occupé à chercher la table des matières. La situation aurait pu inquiéter le peuple mais elle le rassura. Les Bruns savent qu’un régime est véritablement en difficulté lorsque ses dirigeants paraissent savoir ce qu’ils font. L’improvisation témoigne au contraire d’une bonne santé institutionnelle puisqu’elle prouve que les souverains ont encore assez de confiance en l’Empire pour prendre des décisions avant d’en avoir compris les conséquences.
Cheikh Evara célébra immédiatement le nouvel Empereur en rappelant qu’il avait lancé la carrière politique de
Bob et que celui-ci avait réparé les systèmes de climatisation des ministères avant d’accéder au trône. Cette information est capitale puisqu’elle démontre que l’ascension sociale fonctionne encore. Un homme peut commencer par entretenir les appareils d’air froid puis finir par purger les ministres qui profitaient de cet air.
Cheikh Evara lança donc ses vivats avec l’enthousiasme d’un homme qui venait de reconnaître dans le nouveau souverain l’ancien réparateur capable de remettre en marche la climatisation du palais.
Pendant ce temps,
Bob le très très terrible annonça que la première grande semaine de son règne serait consacrée à la santé mentale. Certains pourraient apercevoir là une contradiction avec l’annonce de la purge et des exécutions arbitraires mais ce serait juger trop vite. La santé mentale est toujours plus simple à promouvoir après avoir retiré du gouvernement toutes les personnes susceptibles de demander comment elle sera mesurée. L’Empereur avait consulté plusieurs cabinets de conseil avec le peu de budget que l’incompétente précédente avait laissé et tous étaient parvenus à la même recommandation. Il fallait atteindre le score minimal de santé mentale sur un bracelet Whoopk.
Voilà donc l’avenir de la politique brune. Les siècles précédents utilisaient les augures, le vol des corbeaux et la couleur du foie des condamnés. Nous disposerons désormais d’un bracelet. Je ne critique pas le progrès puisque le bracelet possède l’avantage de pouvoir être porté pendant les sacrifices. L’Empire se trouvait donc entre les mains d’un souverain très très terrible préoccupé par le bien-être psychologique de ses sujets et suivant simultanément un manuel recommandant les purges.
Puis je nommai
Deux-Fleurs de Pont-Krivell Générale des Gentilles Forces Impériales. La décision allait de soi.
Deux-Fleurs venait d’être retirée des Services Secrets et possédait donc une excellente connaissance des informations confidentielles, des passages cachés et des méthodes permettant de faire disparaître un document sans que personne n’ose demander où il se trouve. Toutes ces qualités sont indispensables à un général. La différence essentielle est qu’à la guerre on appelle cela une manœuvre.
Il fallait néanmoins régler un problème plus délicat car le nom de Gentilles Forces Impériales ne convenait plus. Ce n’était pas que nos soldats soient incapables de gentillesse puisqu’ils savent parfaitement se montrer polis lorsqu’ils encerclent une ville et plusieurs d’entre eux disent merci après avoir reçu un ordre de pillage, mais le mot Gentilles risquait de créer une confusion. Nos ennemis pourraient croire qu’ils ont le choix. Je renommai donc l’armée Forces Impériales Siciliennes, nom plus précis, plus honnête et infiniment plus élégant puisqu’il indiquait clairement l’origine de la loyauté et le lieu où il était conseillé de ne pas provoquer d’incident.
Les Forces Impériales Siciliennes seraient donc commandées par
Deux-Fleurs de Pont-Krivell et je dois avouer que l’association me plaisait. Une Générale portant un nom de bouquet à la tête d’une armée impériale sicilienne est le genre d’image que seule une grande civilisation peut offrir sans rire. Les fleurs poussent mieux sur les champs de bataille lorsque le sol a été correctement enrichi.
Mais avant que nous ayons le temps de décider où diriger ces nouvelles forces, l’Empereur annonça une alliance avec la Confédération Libre, cette démocratie caricaturale où chacun possède le droit absolu de parler tant que personne ne l’écoute et où les décisions sont prises après suffisamment de débats pour que le problème ai changé de nature. L’ordre impérial était clair puisqu’il fallait se réjouir. Je me réjouis donc avec toute la ferveur réglementaire dont j’étais capable et déclarai publiquement notre immense satisfaction de compter les Confédérés parmi nos alliés. L’Empereur avait parlé et rien ne rapproche davantage deux peuples qu’une décision prise par un seul homme dans l’un d’entre eux.
Il me tardait déjà d’organiser de grandes manœuvres militaires communes sur leurs terres et je maintiens que cette proposition était amicale. Rien ne renforce davantage une alliance que des soldats apprenant à manœuvrer ensemble puisqu’ils cessent ainsi de se regarder avec méfiance de part et d’autre d’une frontière pour pouvoir se regarder avec méfiance à l’intérieur du même camp. La Confédération ne devait nourrir aucune inquiétude. Nous sommes des professionnels, il paraît, et aucun général ne tenterait évidemment de conquérir ses alliés par excès d’enthousiasme. Aucun soldat ne confondrait un exercice avec une annexion et aucune explosion malencontreuse ne détruirait un symbole démocratique particulièrement fragile. Si cela devait malgré tout arriver, nous formerions immédiatement une commission militaire mixte chargée de déterminer pourquoi les Confédérés avaient placé leur bâtiment à cet endroit.
La véritable alliance ne repose pas sur la confiance mais sur la capacité commune à rédiger le rapport après l’accident. La Confédération Libre pourra donc accueillir nos soldats avec sérénité puisqu’ils viendront en amis, des amis nombreux, armés et accompagnés de chariots de ravitaillement capables de soutenir un siège de plusieurs mois. Il s’agit seulement d’une précaution. L’amitié demande de l’endurance.
Pendant que la diplomatie brune découvrait les vertus du déploiement fraternel,
Bob le très très terrible acheta un Complexe Hospitalier à Santa Banana City pour seize mille trois cent quarante-huit MØ. Voilà une décision particulièrement rassurante. Le nouvel Empereur venait d’annoncer une purge, d’étudier les exécutions arbitraires et de nommer une nouvelle direction militaire. L’achat d’un hôpital démontrait qu’il avait déjà envisagé la suite. Les grands souverains ne se contentent pas de provoquer les blessures puisqu’ils investissent également dans leur traitement.
Le Complexe Hospitalier serait probablement utile à la population et à l’armée. Il permettrait de soigner les soldats, les citoyens et les ministres qui auraient mal interprété le mot purge. Nous voyons ici la supériorité du modèle brun. Chez les autres nations, la santé et la guerre sont gérées par des administrations séparées qui se reprochent ensuite leurs dépenses. Dans l’Empire, nous préparons les combats et les lits dans un même mouvement. L’efficacité ne consiste pas à éviter les catastrophes mais à prévoir suffisamment de draps.
Il serait cependant injuste de présenter le règne de
Bob comme une simple succession de décisions terribles. L’Empereur trouva également le temps de dispenser ses Petites Leçons en demandant à chacun s’il avait été injuste envers son prochain et en encourageant les citoyens à commettre leur première injustice sans attendre le lendemain. Certains trouveront cette morale discutable mais ils oublient que l’Empereur avait officiellement inauguré l’ère des Grandes Injustices. Un souverain doit donner l’exemple et
Bob le très très terrible ne demande pas au peuple d’accomplir ce qu’il ne pratique pas lui même. Il usurpe, purge, insulte et pollue personnellement. Voilà une proximité avec les citoyens que beaucoup de monarchies nous envient.
L’Empire Brun avançait donc avec à sa tête un Empereur ayant pris le pouvoir parce que
Joe l’avait forcé, au Ministère de la Guerre une araignée convaincue que les exercices militaires chez les alliés constituent une preuve d’affection et à la tête des Forces Impériales Siciliennes
Deux-Fleurs de Pont-Krivell, ancienne Directrice des Services Secrets devenue Générale après avoir été purgée avec suffisamment d’élégance pour recevoir presque aussitôt une nouvelle armée. À Santa Banana City se dressait désormais un hôpital acheté par l’homme qui lisait encore le chapitre sur les exécutions arbitraires. Tout était en ordre et l’Empire n’avait jamais été aussi cohérent.
b]Deux-Fleurs de Pont-Krivell[/b] est naturellement invitée à venir présenter les objectifs des nouvelles Forces Impériales Siciliennes, leur doctrine, leur organisation et les raisons pour lesquelles elles ont besoin d’autant de cordes.
Bob le très très terrible peut également intervenir afin de préciser la suite du petit manuel du dictateur puisque la population aimerait notamment savoir si le chapitre sur les exécutions contient des illustrations. Nos nouveaux alliés confédérés sont eux aussi invités à réagir et pourront confirmer publiquement qu’ils accueillent nos futures manœuvres militaires avec joie, sérénité et une absence complète de barricades. Tout silence de leur part sera interprété comme un enthousiasme démocratiquement tacite.
Retenez donc ceci chers auditeurs. L’Empire Brun a changé d’Empereur, purgé son gouvernement, renommé son armée, acheté un hôpital et trouvé de nouveaux alliés en une seule soirée. Certains appellent cela de l’instabilité mais ils manquent d’ambition. L’instabilité consiste à ne pas savoir ce qui arrivera demain.
Dans l’Empire Brun nous le savons parfaitement. Quelque chose de terrible arrivera. Et cette fois nous avons déjà réservé les lits. Le 28 arrive à grand pas.
Après le Khanat qui élit ses souverains au milieu d’une chenille, après le Valégro qui taxe ses maladies avant de terminer ses logements et après l’Empire Brun qui change d’Empereur tout en réservant les lits d’hôpital nécessaires à la suite, nous devons revenir à Sicilia. Ce retour sera reposant. Là -bas, personne ne prétend avoir résolu la nature humaine. Les Siciliens se contentent généralement de vérifier qu’elle est correctement armée.
Trou Perdu porte un nom que les étrangers prennent encore pour une plaisanterie. Ils imaginent sans doute qu’une cité ne peut pas réellement s’appeler ainsi et conserver malgré tout une population, une administration et des commerces. Ils ignorent que ce nom est moins une moquerie qu’un avertissement honnête. Trou Perdu ne promet rien. Il ne vous garantit ni la prospérité, ni la justice, ni même la possibilité de retrouver le chemin par lequel vous êtes arrivé. La ville vous annonce simplement que vous êtes dans un trou et que personne ne viendra vous chercher. Cette franchise explique peut être son étrange solidité.
Aya Ravenloft engagea un combat contre un Soldat Déserteur. L’événement passa presque inaperçu dans le grand tumulte du Cybermonde et c’est précisément ce qui le rend profondément sicilien. Ailleurs, voir une Ravenloft affronter un militaire en fuite pourrait susciter des questions sur la sécurité, les frontières ou l’état des forces armées. À Trou Perdu, on regarde rapidement qui semble gagner puis on déplace les verres fragiles.
Un Soldat Déserteur est d’ailleurs une créature presque philosophique. Il possède encore les armes et les habitudes du soldat mais plus aucun supérieur suffisamment proche pour lui dire vers qui les tourner. Il représente la liberté militaire dans sa forme la plus pure et la moins recommandable.
Aya Ravenloft s’en occupa.
Il ne m’appartient pas de dire si ce combat relevait du courage, de la nécessité ou de cette curiosité particulière qui pousse certains habitants à frapper les problèmes afin de vérifier s’ils contiennent quelque chose d’utile. Je constate seulement que Sicilia continua de fonctionner pendant l’affrontement. Les commerces ouvrirent, les tavernes servirent à boire et personne ne réclama la création d’une commission.
C’est cela aussi la stabilité.
Au milieu de cette activité ordinaire survint la déclaration de
Jaylie Dei Machiavelli, Gouverneure de Sicilia. Elle posa aux habitants de Trou Perdu une question aussi brève qu’inquiétante. Fouleraient-ils incessamment les terres de
Y0gi. La phrase ne contenait aucune explication supplémentaire. Elle n’indiquait ni l’intention, ni la destination exacte, ni la quantité de personnes dont les bottes devaient prochainement fouler quelque chose. Elle ne précisait pas davantage si
Y0gi avait été consulté. Cette économie de mots mérite le respect. Les dirigeants faibles annoncent leurs projets en détail. Ils exposent les objectifs, les moyens, les délais et les risques avant de découvrir que le peuple possède désormais assez d’informations pour s’y opposer.
Jaylie Dei Machiavelli choisit la méthode supérieure. Elle posa une question dont la formulation ressemblait déjà à une décision. Foulerons-nous les terres de
Y0gi incessamment.
Ce n’était pas exactement une menace. Une menace ordinaire indique ce que l’on compte faire et laisse à la cible une chance de réagir. Ici, la Gouverneure semblait seulement consulter l’avenir comme si le piétinement avait déjà été inscrit dans les astres et que Sicilia devait encore déterminer quelles chaussures porter.
Y0gi pouvait interpréter la phrase de plusieurs manières. Peut être s’agissait-il d’une visite. Peut être d’une procession. Peut être d’une opération militaire menée avec cette courtoisie sicilienne qui consiste à prévenir la personne concernée suffisamment tard pour qu’elle ne puisse pas déménager. L’ambiguïté est une arme magnifique. Elle permet de faire peur sans gaspiller de munitions. Je ne doute pas que les habitants de Trou Perdu aient compris immédiatement le sens de la question ou qu’ils aient au moins fait semblant.
Jaylie Dei Machiavelli est naturellement invitée à préciser la nature exacte de sa question concernant
Y0gi. Elle peut venir expliquer s’il s’agit d’une visite officielle, d’une promenade touristique ou d’une opération culturelle impliquant beaucoup de chaussures.
Y0gi peut également répondre. Il dispose probablement d’un délai très confortable compris entre maintenant et le moment où les Siciliens auront fini de s’équiper.
Dusk et
Aurora sont invités à présenter les avantages économiques de la Petite Armurerie et à confirmer que sa construction ne possède absolument aucun rapport avec les terres précédemment mentionnées. Leur capacité à garder un visage sérieux sera considérée comme une preuve suffisante. Quant Ã
Aya Ravenloft, elle pourra nous dire ce qu’est devenu le Soldat Déserteur. Une réponse courte suffira. Nous ne souhaitons pas nécessairement connaître l’endroit exact où il a été rangé.
Retenez donc ceci chers auditeurs. Pendant que les autres nations débattent de la démocratie, du logement, de l’écologie et de la meilleure façon de mesurer leur santé mentale sur un bracelet, Sicilia construit une armurerie.
Nous avons parlé de l’Elmérie qui élit un Grand Khan en formant une chenille, du Valégro qui combat la maladie en la taxant, de l’Empire Brun qui organise une purge avant d’acheter un hôpital et de Sicilia qui construit une armurerie avec cette modestie charmante des gens qui ne veulent surtout inquiéter personne avant d’avoir terminé les stocks. Il serait cependant injuste de laisser croire que le reste du Cybermonde demeurait immobile pendant que nous produisions seuls l’Histoire. Les autres nations se sont elles aussi beaucoup agitées. Certaines ont parlé. Certaines ont manifesté. Certaines ont fait pousser des arbres à travers leurs routes. D’autres ont traversé une frontière au nom d’une enquête et découvert avec surprise que les habitants locaux appelaient cela une ingérence.
Chaque peuple possède ses traditions.
À la Confédération Libre, on aime rappeler que le pouvoir appartient aux citoyens. C’est une pensée magnifique qui permet à chaque citoyen de se sentir personnellement responsable du désastre collectif sans jamais disposer de suffisamment d’autorité pour l’empêcher. Une campagne présidentielle s’y préparait donc avec tout le sérieux attendu d’une démocratie où les candidats, les mouvements scientifiques et les pancartes ont parfois davantage de membres que les familles ordinaires.
Deux figures occupaient le centre de cette lutte. D’un côté se trouvait
Don Amortel, accusé d’avoir transformé la campagne en une partie de Président du silence. De l’autre se dressait
Paul-Steeve Saint-Sauveur, candidat soutenu par le Mouvement MGBT+ et présenté comme l’unique rempart rationnel contre le retour du moyen âge végétatif.
Le principe du Président du silence semblait simple. Il fallait éviter de parler afin de ne pas perdre la partie et probablement l’élection. Cette innovation politique mérite déjà notre admiration. Pendant des siècles, les candidats ont tenté de convaincre les électeurs par des discours, des promesses et des mensonges travaillés avec soin. La Confédération venait enfin de comprendre que la meilleure façon de ne pas se contredire consistait à ne rien dire.
Don Amortel fut immédiatement accusé de dissimuler son ignorance et son programme anti-science derrière ce silence. L’accusation était logique. Lorsqu’un homme ne parle pas, il devient possible de lui attribuer toutes les opinions dont on a besoin pour le combattre. Le silence ne protège pas des critiques. Il fournit simplement aux adversaires une toile vierge.
Le Mouvement MGBT+ décida donc de répondre à cette stratégie avec la sobriété habituelle des organisations scientifiques convaincues que toute contestation du progrès constitue une urgence nucléaire.
Pr Jean-Michel Nobyl, Ministre de la Recherche et Tentacule Suprême, prit la parole au nom de
Paul-Steeve Saint-Sauveur, lequel devait conserver un silence olympien afin de ne pas être disqualifié par la bureaucratie électorale.
La situation était délicieuse.
Un candidat refusait de parler pour gagner un jeu de silence. Son adversaire refusait également de parler pour ne pas perdre ce même jeu. Un ministre parlait donc à sa place afin de dénoncer le silence de l’autre candidat.
Voilà une démocratie pleinement développée. Les deux personnes qui souhaitent gouverner se taisent tandis qu’un troisième homme explique très fort ce qu’elles pensent.
Pr Jean-Michel Nobyl présenta le programme de
Paul-Steeve Saint-Sauveur comme le seul projet rationnel. Il fallait développer massivement les technologies, injecter des budgets illimités dans la recherche nucléaire et soutenir l’évolution chromosomique de la population. L’avenir de la Confédération passerait donc par davantage de laboratoires, davantage de radiations et probablement davantage de formulaires permettant aux citoyens de signaler la pousse d’un organe imprévu.
Je respecte cette vision.
Elle possède une direction claire.
La plupart des gouvernements promettent de transformer la société sans préciser sous quelle forme. Le Mouvement MGBT+ annonce au moins que certains électeurs pourraient terminer le mandat avec trois bras et une meilleure résistance aux radiations. Les partisans de la science avaient également dû supporter plusieurs manifestations silencieuses composées de Normies munis de pancartes. Cette procession fut décrite comme une attaque obscurantiste contre les glorieuses Fêtes de la Science. La grève de la parole constituait selon eux une aberration méthodologique. Afin de répondre à ces pancartes silencieuses, les mutants mobilisèrent leurs propres pancartes qui pouvaient parler et marcher. La démocratie venait de franchir une nouvelle étape. Les affiches n’avaient plus besoin des manifestants.
À terme, les citoyens pourront rester chez eux pendant que leurs opinions se querelleront seules sur la place publique. Ce sera plus efficace et cela réduira considérablement les risques de discussion humaine.
Pr Jean-Michel Nobyl promit donc Ã
Don Amortel le bruit des compteurs Geiger et le triomphe de la Science. La menace était admirablement précise. Dans les autres nations, les candidats promettent de faire entendre la voix du peuple. À la Confédération, on promet de faire entendre les instruments signalant que le peuple devrait probablement quitter la zone.
Cette même Confédération transmit ensuite au Khanat Elmérien les secrets de l’Éducation de Masse. La technologie reposait sur plusieurs principes remarquables. Des professeurs pouvaient enseigner à quatre mille étudiants grâce aux mutations permettant la vision périphérique à trois cent soixante degrés. Les élèves situés dans les couloirs apprenaient par résonance acoustique et les diplômés insuffisamment performants étaient réaffectés à la réparation des catastrophes nucléaires.
C’est une conception admirable de l’échec scolaire.
L’étudiant qui ne comprend pas la physique peut immédiatement contribuer à réparer les conséquences de la physique appliquée par ceux qui l’avaient mieux comprise.
La Confédération appelle cela le recyclage énergétique des diplômés.
Dans l’Empire Brun, nous appelons cela envoyer les moins utiles devant.
Nos méthodes se ressemblent davantage que les démocrates ne voudraient l’admettre.
Mais avant que la Confédération ne transforme entièrement sa campagne électorale en expérience scientifique, le Paradigme Vert nous offrit une démonstration différente du progrès. À Garinaville, la nature se réveilla. Des arbres surgirent du sol et éventrèrent les rues. La pollution diminua toutefois dans la province.
Cette dernière précision résume toute la philosophie verte.
Les routes furent détruites.
Les habitants durent probablement contourner des racines énormes pour rejoindre leur domicile.
Les bâtiments risquaient de perdre leurs fondations et les chariots pouvaient désormais se briser contre une forêt apparue au milieu des pavés.
Mais la pollution baissait.
Le bilan était donc positif.
Les autres nations considèrent les infrastructures comme un moyen d’améliorer la vie humaine. Le Paradigme Vert les considère parfois comme une erreur historique que les végétaux doivent corriger. Une rue éventrée n’est pas une catastrophe. C’est une victoire écologique dont les ambulances devront simplement faire le tour.
Il faut admirer le courage idéologique d’un gouvernement capable de regarder un arbre traverser une canalisation et de demander en premier lieu si la qualité de l’air s’améliore.
Les habitants de Garinaville apprendront à s’adapter. Ils pourront grimper sur les branches, installer des ponts entre les feuillages et appeler cela une mobilité douce. Les bâtiments les plus fragiles tomberont et libéreront de l’espace pour la biodiversité. Quant aux citoyens blessés par les racines, ils pourront se consoler en respirant un air légèrement moins pollué pendant qu’on cherche un chemin encore praticable vers l’hôpital.
Le Paradigme Vert ne détruit jamais une ville.
Il la rend à la nature un quartier à la fois.
Cette évolution se produisait alors même que
Bartolomus Ravenloft découvrait l’Économie Verte. Cette technologie promettait une croissance durable et une réduction de la pollution liée à la production. Il s’agissait d’une découverte majeure puisqu’elle permettrait peut être au Paradigme de produire des biens sans devoir ensuite demander aux arbres de détruire les routes par lesquelles ils avaient été transportés.
Mais le grand récit extérieur de cette journée ne se déroulait ni dans les laboratoires confédérés ni sous les racines vertes. Il se déroulait au Géofront, cette province de la République de Kraland que le Royaume de Ruthvénie semblait avoir décidé d’administrer temporairement sans commettre l’impolitesse de demander l’avis de tous les habitants.
Tout commença à Sanctuaire avec
Hanako Ainozomi, Comtesse locale et personne ayant eu l’idée remarquable de déposer des magazines pornographiques dans le bureau du Bourgmestre. Ce geste fut qualifié d’infraction politique. Elle devint recherchée et perdit son poste. Certaines nations renversent leurs dirigeants pour trahison, corruption ou défaite militaire. Au Géofront, une carrière politique peut s’achever sur le choix éditorial du matériel abandonné dans un bureau. C’est une frontière institutionnelle qu’il fallait explorer.
Jean-Messie de la Nation arriva alors au nom de la Ruthvénie. Il usa de ses prérogatives de Diplomate pour devenir Comte de Sanctuaire dans le cadre d’une opération spéciale menée au nom de sa majesté. La formule doit être appréciée avec attention. Une opération spéciale est une intervention que l’on souhaite mener sans utiliser les mots invasion, prise de contrôle ou installation d’un étranger dans le fauteuil encore tiède d’une dirigeante locale.
Le terme spécial n’explique rien. Il demande seulement aux témoins de ne pas employer un vocabulaire désagréable.
Une fois devenu Comte,
Jean-Messie de la Nation retira plusieurs responsables locaux.
Mandy Chantargent perdit son poste de Juge,
Daofin Meur celui de Sergent et
Ninoo Chantargent fut retirée de la Police.
Françoise-Claude St Misles fut recommandée, domiciliée puis nommée Commissaire de Police avec une rapidité laissant penser que les documents avaient été remplis avant l’arrivée de l’encre.
Le nouveau Comte expliqua pourtant qu’il se tenait à la disposition de l’équipe provinciale et qu’il démissionnerait si le gestionnaire légitime du bureau lui demandait. Il ajouta qu’il ne doutait pas que les responsables locaux se connaissaient bien puisqu’ils avaient partagé une chambre.
La Ruthvénie possède une manière très particulière d’offrir sa coopération.
Elle entre dans votre ville, prend le poste principal, remplace plusieurs fonctionnaires puis vous explique qu’elle demeure entièrement disponible pour discuter de la légitimité. C’est une conversation monarchique. Le Roi parle avec ses titres. Les autres répondent avec ce qu’il leur reste. L’opération concernait une enquête sur de fausses couronnes. La police perquisitionna le Complexe Forge Toufeu Touflamme et découvrit dans une pièce une Couronne de Ruthvénie, cinq unités d’or et un légume. Ce dernier élément ne doit pas être négligé. Dans toute affaire de faux monnayage, de couronnes et d’ingérence internationale, le légume constitue souvent la seule personne présente à n’avoir encore accusé personne.
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Vous n’êtes pas fou ?
Aucun problème.
Nous vous formerons.