
Bonsoir à vous, habitants de Sicilia, voyageurs de passage, gouvernants persuadés que leurs discours survivront aux siècles et lecteurs qui ouvrent directement cette chronique en espérant y apercevoir leur propre nom. Ne soyez pas gênés. Si j'étais à votre place, je commencerais exactement par là.
Aujourd'hui, impossible de regarder ailleurs que vers la Mystisie. À peine les nouveaux responsables prennent-ils leurs fonctions que Octave Sombrefer donne déjà le ton. Les fouilles archéologiques reprennent, un quartier général démoniaque est annoncé et les terroristes reçoivent un message d'une simplicité presque désarmante. Il leur demande d'arrêter. Voilà une méthode politique qui mérite d'être saluée. D'autres gouvernements élaborent des plans complexes, créent des commissions d'enquête et rédigent des rapports de plusieurs dizaines de pages. Le Sultan, lui, tente encore l'ancienne méthode consistant à supposer que des terroristes finiront peut-être par écouter si on leur demande suffisamment poliment. J'ignore si cela fonctionnera mais je reconnais une certaine élégance à cette naïveté parfaitement assumée.
Il faut cependant reconnaître que Octave possède un talent beaucoup plus précieux que celui de gouverner. Il sait attirer les regards. Chaque annonce provoque déjà des commentaires, des réactions et parfois même des inquiétudes. C'est généralement le signe qu'un personnage commence réellement à exister. Les dirigeants oubliables administrent des provinces. Les autres deviennent des sujets de conversation. Et puisqu'il a eu l'audace de me nommer officiellement biographe de sa future conquête du Cybermonde, je considère désormais qu'il est de mon devoir de noter chacune de ses promesses. Je ne sais pas encore si elles finiront dans un livre d'Histoire ou dans un rayon consacré aux ambitions beaucoup trop optimistes. Dans les deux cas, le récit promet d'être intéressant.
La journée aurait pu s'arrêter sur cette démonstration de confiance presque insolente. La Mystisie en avait décidé autrement. Quelques instants plus tard, l'Hôtel Chez Monique se retrouve évacué à cause d'une alerte à la bombe. Jusqu'ici, rien de très inhabituel pour le Cybermonde. Ce qui m'a davantage interpellée est le contenu du message laissé derrière cette petite démonstration de civisme. Après avoir rappelé avec un enthousiasme débordant que le Sultan avait raison par principe, son auteur termine tranquillement en invitant tout le monde à aller manger chez Layla. Voilà probablement la première opération terroriste dont l'objectif secondaire consiste à améliorer la fréquentation d'un restaurant concurrent. Je dois reconnaître que les méthodes publicitaires deviennent de plus en plus créatives.
Mais avant de quitter la Mystisie, je serais profondément injuste si je passais sous silence la performance de Silas des Sables. Peu d'hommes peuvent prétendre être entrés volontairement en prison et en être ressortis presque avant que la porte ne se referme derrière eux. Deux minutes. C'est à peine le temps nécessaire pour choisir une bière dans certaines tavernes. Si cette efficacité devient la norme, je suggère très officiellement que les geôles mystisiennes installent un comptoir d'accueil et distribuent des cartes de fidélité. Après tout, lorsqu'un séjour carcéral dure moins longtemps qu'une conversation, autant rendre l'expérience agréable.
Voilà qui nous conduit naturellement vers d'autres provinces où certains candidats parviennent à oublier le nom du poste auquel ils se présentent tandis que d'autres décident qu'un pagne suffit largement pour participer à la vie politique. Et je vous assure que je n'invente absolument rien. Le Cybermonde s'en charge très bien sans mon aide.
Mais pendant que la Mystisie perfectionne son art très personnel de mélanger conquêtes, explosions et publicité pour les établissements voisins, la Républik de Kraland continue de prouver qu'il est parfaitement possible de produire autant d'animation sans tirer la moindre épée. Il suffit de réunir quelques citoyens convaincus d'avoir raison et de leur offrir une tribune suffisamment grande. Le reste se fait tout seul.
Je voudrais d'ailleurs féliciter Jean-Luc Selriche, qui nous a livré ce que les historiens qualifieront peut-être un jour de plus belle publicité involontaire pour la naturalisation kralandaise. Selon lui, obtenir des papiers de la Républik l'aurait transformé en un homme nouveau. Fini la procrastination, envolée la paresse, disparues les mauvaises habitudes. Les idées affluent désormais avec une facilité déconcertante et le travail semble presque devenir un plaisir. J'ignore ce que les fonctionnaires kralandais glissent exactement dans leurs formulaires administratifs mais je commence sérieusement à soupçonner l'existence d'une substance jusqu'ici inconnue de la médecine moderne. Si quelques feuilles timbrées suffisent réellement à produire de tels miracles, l'Empire Brun ferait peut-être bien d'en importer une cargaison... uniquement pour les étudier, naturellement.
Cette belle profession de foi n'a évidemment pas tardé à attirer quelques réponses. Les échanges se sont multipliés avec cette élégance toute particulière que seuls les Kralandais savent produire. Chacun redistribue l'argent de quelqu'un d'autre, chacun explique pourquoi sa vision de la solidarité est objectivement la meilleure et chacun termine la discussion persuadé d'avoir brillamment démontré l'évidence. J'observe toujours ces débats avec une certaine admiration. Dans beaucoup de pays, une dispute politique finit autour d'un champ de bataille. En Républik, elle finit autour d'un tableau comptable. Les blessures sont moins visibles mais les cicatrices administratives durent généralement beaucoup plus longtemps.
La soirée nous a également offert un moment de poésie bureaucratique grâce à Ninoo Chantargent. Voilà une candidate capable de présenter un programme entier avant de retrouver le nom exact de la fonction qu'elle souhaite exercer. Pendant quelques instants, elle hésite, cherche, corrige, improvise et transforme malgré elle une simple candidature en véritable numéro de théâtre. J'avoue avoir trouvé la scène étrangement attachante. Les discours parfaitement préparés finissent souvent par se ressembler. Les hésitations, elles, rappellent qu'il y a encore un joueur derrière le personnage. Et parfois, c'est précisément ce qui les rend mémorables.
Mais la palme du spectacle revient sans la moindre hésitation à Jay Padbol. Alors que certains passent des heures à rédiger des manifestes politiques, lui choisit une méthode beaucoup plus directe pour attirer l'attention. Le voilà qui déboule presque vêtu d'un simple pagne, se balance comme un homme ayant manifestement passé trop de temps dans la jungle et transforme un hôtel respectable en décor d'aventure exotique. J'ignore encore si cette prestation constituait une campagne électorale, une démonstration athlétique ou un simple problème vestimentaire. Une chose est certaine, personne n'a oublié son entrée. Et dans le Cybermonde, c'est déjà une victoire politique à part entière.
Après ce détour par les grandes déclarations et les campagnes électorales, il est toujours agréable de revenir en Sicilia. Non pas parce que nous serions plus sages que les autres. Ne racontons pas n'importe quoi. Mais parce qu'ici, les discours s'accompagnent généralement d'un chantier, d'une nomination ou d'une tournée à la taverne. Une province qui construit inspire toujours davantage confiance qu'une province qui passe sa journée à expliquer pourquoi elle construira demain.
Les registres de Trou Perdu en sont encore une excellente démonstration. De nouveaux bâtiments apparaissent, les projets se multiplient et plusieurs habitants continuent discrètement à renforcer la province sans ressentir le besoin d'accompagner chaque coup de marteau d'un communiqué de trois pages. J'avoue éprouver une affection particulière pour cette façon de travailler. Les plus belles réussites sont souvent celles que l'on découvre plusieurs jours plus tard en parcourant les archives plutôt qu'en lisant les proclamations officielles.
Je ne peux d'ailleurs pas passer sous silence Dusk et Aurora. Ces deux-là possèdent un talent qui devient presque une spécialité sicilienne. Ils donnent constamment l'impression de ne rien faire... jusqu'au moment où l'on relit les registres et que leurs noms apparaissent absolument partout. Une amélioration ici, une décision là, un chantier un peu plus loin. Ils travaillent avec cette discrétion insupportable des gens efficaces. Pour une chroniqueuse, c'est une bénédiction. Pour leurs adversaires, beaucoup moins. Pendant que certains annoncent la construction d'un empire, eux construisent simplement des morceaux de province. Au final, les pierres ont souvent la mauvaise habitude de survivre plus longtemps que les discours.
À quelques rues de là, Martina Dei Machiavelli poursuit son œuvre favorite qui consiste à parler avec suffisamment de conviction pour que personne ne puisse prétendre ignorer ce qu'elle pense. Dans une époque où beaucoup adaptent leurs idées au sens du vent, cette femme possède au moins une qualité devenue rare. Elle assume les siennes. Cela lui attire des soutiens enthousiastes, quelques critiques bien senties et probablement davantage de débats qu'elle ne l'avouera publiquement. Mais c'est précisément le rôle des personnages importants. Une province où tout le monde est d'accord devient rapidement très silencieuse. Et une province silencieuse est une province dont plus personne ne parle.
Je remarque également quelque chose qui me plaît énormément en parcourant les événements de la journée. Sicilia ne repose jamais sur une seule personne. Chacun apporte sa pierre à l'édifice. Les gouvernants gouvernent, les bâtisseurs bâtissent, les commerçants commercent, les aventuriers se jettent dans les ennuis avec une régularité presque professionnelle et quelques araignées particulièrement cultivées prennent consciencieusement des notes depuis leur plafond. C'est probablement cette diversité qui donne à la province son caractère. On ne vient pas en Sicilia pour admirer des bâtiments. On y vient pour rencontrer les gens qui leur donnent une histoire.
Voilà pourquoi je continuerai toujours à défendre cette terre avec une objectivité absolument irréprochable. Certains me reprocheront sans doute une légère préférence. Je leur répondrai qu'il est très difficile de rester parfaitement neutre lorsque l'on vit entourée de personnages qui prennent autant de plaisir à écrire ensemble. Après tout, une bonne chronique ne se nourrit pas uniquement de grands événements. Elle vit surtout grâce aux joueurs qui transforment une simple journée de jeu en une histoire que l'on aura encore envie de raconter demain. Et sur ce point, mes chers Siciliens, continuez exactement comme ça. Vous rendez mon travail délicieusement facile.
En refermant tous ces parchemins, je finis par remarquer un détail que les principaux intéressés ne verront probablement jamais. Aujourd'hui, personne n'a réellement parlé de la même chose. Octave rêve déjà d'un avenir écrit en lettres de feu. Jean-Luc défend avec enthousiasme son idéal bureaucratique. Ninoo transforme une candidature en scène de théâtre malgré elle. Jay rappelle qu'il est parfois possible d'attirer davantage l'attention avec un pagne qu'avec un programme politique complet. Pendant ce temps, Dusk, Aurora, Martina et bien d'autres continuent simplement à faire vivre leurs provinces sans se demander si quelqu'un écrira un jour leur nom dans les livres. Et pourtant, c'est précisément ce qui me fascine. Le Cybermonde ne tient pas grâce à ses frontières. Il tient grâce aux personnages qui refusent obstinément de laisser une journée devenir ordinaire.
Je terminerai donc cette édition par une invitation parfaitement désintéressée. Si vous estimez que j'ai oublié un exploit, minimisé votre génie ou accordé beaucoup trop d'importance à votre voisin, les portes de Radio Nécrotoile vous sont grandes ouvertes. Venez protester, venez témoigner, venez défendre votre honneur ou tenter de corriger ma version des faits. Je vous écouterai avec la plus grande attention avant d'expliquer très calmement pourquoi j'avais probablement raison depuis le début.
D'ici là, continuez à gouverner, à bâtir, à comploter, à aimer, à vous quereller et surtout à écrire. Vous fournissez les histoires. Je me contente de tendre la vieille radio vers le Cybermonde et de laisser les ondes transporter ce joyeux chaos jusque dans les tavernes de l'Empire.
Bonne nuit à tous... et souvenez-vous d'une chose. Les héros écrivent parfois l'Histoire. Les chroniqueurs, eux, choisissent très souvent la manière dont on s'en souviendra. 🕷️
Aucun problème.