
Bonsoir aux familles qui ont mangé leur repas sans devoir consulter quatre cartes militaires pour déterminer à quel gouvernement appartient désormais la cuisine. Bonsoir aux commerçants qui n’ont pas proclamé leur comptoir indépendant du reste du bâtiment et bonsoir aux criminels locaux qui continuent d’exercer leur profession avec ce sens rassurant de la tradition que les autres nations appellent de la brutalité uniquement parce qu’elles n’ont pas de savoir-vivre.
Ici Kleo, Générale impériale et voix officielle d’une vérité que personne n’a demandé mais que tout le monde mérite tout de même. Ce soir nous allons parler du Valégro. Prenez donc quelque chose à boire. Prenez en deux même. Cette province a réussi en une seule journée à réunir des révolutionnaires lagomorphes une République occupée à nettoyer ses propres bureaux un ancien président devenu bourgmestre une commissaire qui promet la sécurité avec des parpaings au fond de l’étang et plusieurs gouvernements qui défendent la paix avec la délicatesse d’un boucher aiguisant ses couteaux pendant une cérémonie de mariage.
Le Valégro va bien.
C’est ce qu’ils répètent.
Il faut donc commencer à s’inquiéter.
Une ancienne musique impériale s’élève depuis un gramophone posé sous la toile. Quelques notes de cuivre résonnent puis s’éteignent comme une marche funèbre qui aurait aperçu le programme de la soirée et préféré rentrer chez elle.
Il convient d’abord de comprendre le principe fondamental de la diplomatie kralandaise. La République ne conquiert jamais. Elle accompagne vers le Bonheur. Elle ne menace personne. Elle rappelle simplement avec insistance qu’un accident est vite arrivé. Elle n’impose aucune doctrine. Elle vous invite seulement à partager la sienne jusqu’à ce que toute autre opinion devienne un trouble à l’ordre public. Cette philosophie remarquable permet de tendre la main à un voisin tout en lui fouillant les poches avec l’autre et de présenter ensuite le résultat comme une expérience de collaboration interculturelle.
Au Valégro cette méthode a trouvé un terrain d’expérimentation particulièrement fertile. Les tensions s’y accumulent depuis assez longtemps pour que les habitants reconnaissent désormais la nationalité d’un discours simplement au bruit des bottes qui l’accompagne. Les Kralandais appellent à l’unité. Les indépendantistes réclament qu’on les laisse respirer. Les Ruthvènes rappellent leurs intérêts. Les habitants essayent surtout de savoir qui possèdera leur maison demain matin et les lapins ont fini par se constituer en force politique parce qu’il restait manifestement une chaise vide autour de la table.
C’est dans cette atmosphère de sérénité armée que
Logan Komikov a pris la parole à plusieurs reprises. Il a soutenu la République. Il a soutenu la paix avec la Ruthvénie. Il a critiqué les Provinces Indépendantes. Il a défendu
Précieuse de Tomosan. Il a encore soutenu la République puis il a demandé à tout le monde de ne pas frapper l’ensemble du gouvernement pour les décisions de quelques-uns. Une performance diplomatique remarquable qui consistait à distribuer simultanément des fleurs des avertissements des condoléances et un dépliant sur le Bonheur Universel.
Il faut lui reconnaître une certaine constance.
Logan souhaite sincèrement que chacun se calme. C’est seulement malheureux que son gouvernement paraisse passer son temps à fournir de nouvelles raisons de ne pas le faire. Il demande aux habitants de ne pas briser ce que la République tente de construire pendant que les décisions de cette même République traversent la province avec la grâce d’un taureau chargé de briques. Il invoque la paix avant la révolte et le compromis avant le bâton tandis que quelque part derrière lui un responsable semble déjà sélectionner la taille du bâton.
Ce n’est pas contradictoire.
C’est kralandais.
Dans un de ses discours
Logan a promis que la République tendrait toujours la main. Il aurait peut-être été judicieux de préciser ce qu’elle tenait dedans. Le peuple du Valégro a connu trop de trêves rompues trop d’arrestations trop de promesses contradictoires et trop de grands projets dessinés par des étrangers pour se jeter dans les bras du premier fonctionnaire venu avec une brochure rouge et un sourire administratif. Pourtant
Logan continue d’avancer entre les ruines comme un prêtre du dialogue ayant découvert que son temple sert désormais de dépôt de munitions.
Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il est naïf. La naïveté possède encore une forme de repos.
Il est courageusement optimiste ce qui est beaucoup plus dangereux.
Pendant qu’il suppliait chacun de ne pas sombrer dans l’anarchie une manifestation insurrectionnelle Ă©clatait Ă Fort Emouchet avec un message adressĂ© Ă
Ranxerox dont la formulation ne laissait aucune place au doute ni à la poésie. Trois Bourgeois Décadents entraient également en rébellion. Ce qui nous rappelle que toute révolution véritable finit toujours par attirer des gens suffisamment riches pour détester le gouvernement et suffisamment décadents pour apporter leur propre vin.
La République expliquait donc qu’elle était là pour ramener la paix tandis qu’une partie de la population l’accusait d’avoir précisément détruit les accords qui permettaient encore de l’espérer. C’est une technique classique. Elle consiste à mettre le feu aux rideaux puis à entrer dans la pièce avec un seau d’eau et demander des applaudissements pour la rapidité de l’intervention.
On me signale que cette interprétation sera probablement contestée.
Les contestataires peuvent venir parler en direct. Nous avons préparé une chaise confortable près du trône ainsi qu’une petite trappe dessous pour faciliter le débat.
Mais toute crise politique a besoin d’un grand homme. Un esprit capable de s’élever au-dessus de la confusion et d’offrir au peuple une vision. Le Valégro trouva le sien en la personne de
K’ Velzard qui occupait les fonctions de Premier Ministre avec la solennité d’un majordome ayant perdu le manuel de la maison.
Dans son allocution au peuple
K’ Velzard annonça qu’il expédierait les affaires courantes jusqu’au retour des élus tout en shampouinant la moquette et en faisant les vitres. Il expliqua que le Premier Ministre précédent avait refusé son nouveau bureau et avait choisi de consacrer sa semaine libre à du combat sans règle. Il répartit ensuite les tâches gouvernementales selon une logique ménagère.
Logan Komikov nettoyerait les façades.
Zøra s’occuperait des coins sombres sous les meubles et
Bogdan D’Arken ferait l’argenterie.
VoilĂ un gouvernement enfin transparent.
Non pas parce qu’il révèle ses comptes mais parce qu’il lave les fenêtres.
À première écoute on pourrait croire que
K’ Velzard se moque de la République. Il n’en est rien. Il la décrit. La frontière est mince mais elle existe. Dans les grandes puissances le personnel politique dissimule habituellement le vide derrière des titres interminables et des cérémonies pompeuses. À Kraland ils ont choisi une autre voie. Le chef du gouvernement se présente directement comme le personnel ménager d’un édifice dont les occupants changent si souvent que personne ne sait plus à qui appartient la poussière.
Il a ensuite abordé la crise du Moldalégro ou de la Valédavie ou de la Moldavalegrovie selon le parchemin choisi. Les négociations avaient échoué. Les terrains destinés aux logements collectifs avaient réveillé une famille de nuisibles. Afin de protéger les champs de carottes contre ces lagomorphes rebelles le peuple fut invité à chanter des chants patriotiques à la gloire de Kraland.
L’opération reçut un nom qui résume à lui seul plusieurs siècles de doctrine militaire.
Les chants protègent les champs.
Le Premier Ministre de la République recommandait donc à ses citoyens de défendre l’agriculture nationale contre des lapins indépendantistes par la musique patriotique. Dans d’autres pays cette idée aurait été rejetée par le ministère de la Guerre puis par le ministère de l’Agriculture puis par l’asile local. À Kraland elle devint une orientation gouvernementale avant le petit déjeuner.
La situation prit un tour encore plus majestueux lorsque
K’ Velzard expliqua que Chouchou lui avait interdit de faire de la politique et qu’il n’en ferait donc pas. Cette déclaration fut prononcée pendant un discours politique par un Premier Ministre ayant nommé trois responsables gouvernementaux et annoncé une stratégie de lutte contre des rebelles. Il faut admirer cette discipline. Peu de dirigeants sont capables de désobéir aussi complètement tout en affirmant avec autant de sérieux qu’ils obéissent.
Plus tard
K’ Velzard reprit les ondes pour s’adresser directement à Chouchou par les canaux publics car ses services de renseignement craignaient que son téléphone soit surveillé. Il décida donc de contourner l’espionnage étranger en diffusant sa conversation à toute la planète. Une manœuvre si subtile que les espions eux-mêmes ont probablement demandé quelques heures pour comprendre à quel moment ils avaient été vaincus.
Il raconta ensuite qu’une partie de l’armée slavone se trouvait à Structural après un jogging forestier un peu large. Il supposa que les membres restés sur place étaient sans doute les mâles porte-bagages. Puis il revint naturellement aux lapins anti BTP et demanda s’il fallait les nourrir de carottes ou les farcir de pruneaux.
Mes petits pavés le monde change.
Autrefois les conseils de guerre déterminaient s’il fallait mobiliser la cavalerie ou envoyer l’infanterie. Aujourd’hui un Premier Ministre choisit l’accompagnement du civet.
Et le pire reste que la Tortue Blindée l’a ensuite agressé. Peut-être était-elle opposée aux pruneaux. Peut-être souhaitait-elle défendre la cause animale. Peut-être avait-elle simplement entendu le discours. Quoi qu’il en soit elle frappa également
Logan Komikov et plus tard
Layla Al-Khaïd. La Tortue Blindée apparaît donc comme la seule institution du secteur à appliquer une politique véritablement égalitaire.
Elle ne négocie pas.
Elle distribue.
Pendant que le gouvernement central récurait l’argenterie Fort Emouchet accueillait son nouveau bourgmestre
Jean-Luc Selriche. Ancien président confédéré et détenteur d’une Pastille du Bonheur celui-ci annonça avoir été envoyé pour reprendre en main les rêves du Fort. L’expression est belle. Elle permet d’éviter de dire les bâtiments les institutions les habitants et tout ce qui peut être contrôlé sans avoir l’air de prendre le contrôle.
Dans son discours d’investiture
Jean-Luc Selriche demanda où se trouvaient les perturbateurs les Manouchkra les paysans valégrognards les travailleurs moldaves et les nobles ruthvènes. Après avoir regardé la population il conclut qu’il ne voyait que des Kamarades. Cela paraît généreux jusqu’à ce que l’on comprenne qu’il vient d’effacer les identités de tout le monde avant même d’ouvrir officiellement son bureau.
Vous n’êtes plus Ruthvène.
Vous n’êtes plus Valégrognard.
Vous n’êtes plus Manouch.
Vous ĂŞtes un Kamarade.
Quelle économie de formulaires.
Il promit une nouvelle ère de respect de tolérance et de collectivisme. Son bureau resterait ouvert à tous mais pas trop longtemps car il fallait tout de même travailler. Cet équilibre subtil entre disponibilité démocratique et impatience bureaucratique constitue probablement l’un des plus beaux résumés de la République. Le citoyen peut venir parler. Il doit seulement avoir terminé avant que l’administration ne se lasse de l’écouter.
À ses côtés se trouvait la Ministre elmérienne
Tinylia Cératy présentée comme une invitée officielle devant être accueillie avec honneur. Un détail charmant au milieu d’une province où chaque visite étrangère ressemble désormais soit à une mission diplomatique soit à une reconnaissance préalable du terrain. Mais ne soyons pas méfiants. La méfiance est une maladie impériale. Elle nous a seulement permis de survivre jusqu’ici.
Sitôt installé
Jean-Luc Selriche recommanda
Kenza et la nomma Commissaire de Police. Celle-ci entreprit immédiatement de rassurer la population avec la délicatesse d’un assassin essuyant lentement sa lame avant de demander si tout le monde se sent en sécurité.
Son premier discours vantait
Selriche comme un homme remarquable ayant répandu le Bonheur Universel et même guéri un paraplégique par l’imposition des mains. Elle demanda au peuple de lui faire confiance aveuglément puis précisa qu’il le devrait car un accident est vite arrivé.
Une déclaration parfaitement rassurante.
Je dors déjà mieux.
Dans sa seconde allocution
Kenza annonça qu’elle allait rétablir l’ordre et la tranquillité. Elle évoqua des gens disparaissant à la tombée de la nuit et trébuchant dans l’étang avec des parpaings attachés aux chevilles. Elle assura que Fort Emouchet pouvait devenir dangereux pour les imprudents puis rappela que la première manière d’éviter les ennuis consistait à écouter la police.
Les citoyens n’ayant rien à se reprocher pouvaient donc dormir tranquilles.
Les autres pouvaient probablement apprendre à respirer sous l’eau.
On reconnaît ici l’efficacité kralandaise. Dans la plupart des régimes une police menaçante cherche à masquer ses méthodes derrière un vocabulaire rassurant.
Kenza préfère annoncer directement les parpaings et l’étang. Il y a quelque chose d’honnête dans cette brutalité. Quelque chose de très Brun presque. Je l’aurais félicitée si elle n’avait pas utilisé tout ce talent au service d’une autre bannière.
Sa première grande affaire concerna
Layla Al-Khaïd. Des policiers tentèrent de l’arrêter à plusieurs reprises. Elle fut accusée d’actes répréhensibles puis la commissaire ordonna le renforcement massif des effectifs afin de sécuriser la zone. L’enquête fut transmise au juge et des sanctions fermes furent annoncées. Entre-temps
Layla traversa les territoires et fut agressée par une Tortue Blindée.
Il paraît que la justice suit son cours.
La Tortue a simplement pris un raccourci.
Il serait tentant de présenter
Layla comme le cœur de la crise mais le Valégro possède désormais trop de cœurs et chacun bat dans une direction différente. Pour les autorités elle représente une menace à neutraliser. Pour ses proches elle devient sans doute la preuve d’un acharnement. Pour les habitants elle est une raison supplémentaire de fermer les volets. Pour Radio Nécrotoile elle constitue surtout un rappel utile. Dès qu’un gouvernement affirme avoir renforcé massivement ses effectifs pour votre sécurité il est prudent de vérifier si votre nom ne figure pas déjà sur le parchemin qu’il tient derrière son dos.
Toute crise politique digne de ce nom finit par produire une opposition organisée. Le Valégro a choisi
Sir McRabbit.
Oui.
Un lapin.
À ce stade il serait mesquin de rire. Il est probablement l’un des rares intervenants de cette affaire à avoir présenté une ligne politique cohérente du début à la fin.
Sir McRabbit expliqua que sa famille vivait dans les ruines et les déchets après avoir été réveillée par les travaux et les débris. Il accusa les responsables kralandais d’avoir bafoué les accords de trêve et jugea la Ruthvénie trop affaiblie pour garantir l’avenir de la province. Il salua le gouverneur local puis appela à une voie indépendante pour les lapins les humains les paysans et les Manouch du voyage.
Le discours possédait une structure claire. Un constat. Une critique. Une proposition.
Cela le place déjà au-dessus de plusieurs ministres.
Il faut comprendre ce que représente ce moment. Les lapins ne sont plus de simples nuisibles dans les rapports administratifs. Ils deviennent un peuple politique. Ils possèdent une mémoire des ruines une lecture des accords rompus et une conception de l’indépendance. Ils demandent que le Valégro cesse d’être une table de banquet autour de laquelle Kraland Ruthvénie et les Provinces Indépendantes découpent la province en se disputant la meilleure part.
Face à cela la réponse du gouvernement fut de parler de nuisibles et de civet.
L’Histoire retiendra peut-être que la guerre du Valégro a commencé parce qu’un Premier Ministre hésitait entre les carottes et les pruneaux.
Ce serait injuste.
Elle avait commencé bien avant.
Mais ce serait beaucoup plus drĂ´le.
La présence de ces lapins révèle surtout l’échec des puissances traditionnelles. Lorsque même les créatures vivant dans les décombres jugent nécessaire de rédiger leur propre doctrine politique c’est que les gouvernements ont cessé depuis longtemps de représenter autre chose qu’eux-mêmes. Kraland promet le Bonheur. La Ruthvénie promet la continuité. Les indépendantistes promettent la liberté. Chacun demande la confiance du peuple et chacun possède derrière lui une pile de raisons pour lesquelles cette confiance n’existe plus.
VoilĂ pourquoi les lapins parlent.
Personne d’autre ne semble écouter.
Une araignée messagère descend le long d’un fil avec un parchemin roulé.
Kleo l’ouvre lentement puis demeure silencieuse quelques secondes.
On m’indique que certains responsables kralandais considèrent le mouvement lapin comme une menace pour le bâtiment et l’agriculture.
Quelle surprise.
Quand les habitants demandent l’indépendance ils sont manipulés. Quand les lapins la demandent ils sont nuisibles. Quand les bâtiments eux-mêmes commenceront à réclamer leur autonomie Kraland accusera probablement les fondations d’être réactionnaires.
Le plus inquiétant dans la crise du Valégro n’est peut-être pas la violence. Le Cybermonde connaît la violence. Il l’entretient avec application. Le plus inquiétant est la fragmentation. Chaque bâtiment chaque groupe et chaque symbole peut devenir le point de départ d’une nouvelle souveraineté. Le Campus Universitaire l’Élite Valégrognarde devint une zone autonome. Ailleurs en Bouletie l’hôtel Le Bar-man se transforma en enclave kralandaise puis son comptoir et ses toilettes furent proposés comme enclave elmérienne dans l’enclave kralandaise déjà située dans une autre province.
Cela ne concerne pas directement le Valégro mais illustre la maladie générale.
Les frontières ne suivent plus les cartes.
Elles suivent les comptoirs.
À Fort Emouchet l’autonomie du campus ajoutait donc une couche supplémentaire à un territoire déjà disputé. La République installait ses responsables. Les indépendantistes mobilisaient. Les lapins réclamaient leur voie. La police cherchait
Layla. Les habitants devaient comprendre quel discours écouter et quelle bannière reconnaître tandis que les créatures locales agressaient les représentants de chaque camp avec une impartialité que notre rédaction salue encore.
Au milieu de cette cacophonie
Keryn Valombre fit construire une chapelle consacrée à la Dame de l’Étang. Son discours invitait les habitants à travailler ensemble à demander de l’aide et même à parler aux plantes. Il évoqua les champs les voisins les mains unies et les paroles bienveillantes adressées aux salades.
Dans une autre province cela aurait semblé doucement mystique.
À Fort Emouchet c’était presque un plan de gouvernement.
Les légumes sont probablement les derniers habitants auxquels personne n’a encore promis le Bonheur par décret. Ils devraient profiter de ce répit.
La chapelle elle-même représente cependant quelque chose de plus profond. Lorsque les institutions politiques échouent les gens cherchent ailleurs une forme d’ordre. Dans la foi dans les communautés locales dans les familles ou dans une conversation matinale avec un plant de tomate.
Keryn proposait une vision fondée sur l’attention répétée et la coopération. À quelques rues de là la police parlait de disparitions nocturnes et de parpaings.
Le Valégro avait donc le choix entre murmurer à ses salades ou dormir sans rien avoir à se reprocher.
Je recommande les salades.
Elles déposent rarement des accusations.
La vérité est que cette province ne se trouve plus simplement au cœur d’un conflit entre Kraland et la Ruthvénie. Elle devient le symbole de tout ce que le Cybermonde produit lorsqu’il applique plusieurs doctrines incompatibles au même territoire. Le Bonheur kralandais veut absorber les différences. La monarchie ruthvène veut préserver ses liens et son influence. Les Provinces Indépendantes veulent détacher les peuples des couronnes et des administrations centrales. Les habitants veulent continuer à vivre. Les lapins veulent qu’on cesse de détruire leurs terriers.
Tout le monde possède une cause.
Personne ne possède la sortie.
Et pendant que chacun revendique sa part du Valégro l’Empire Brun observe depuis ses palais avec la tranquillité de ceux qui n’ont pas besoin de rebaptiser leurs conquêtes en projets humanitaires. Nous avons nos défauts. Ils sont nombreux magnifiques et parfois armés. Mais au moins nous ne faisons pas semblant qu’une occupation est un câlin administratif ni qu’une menace au bord d’un étang constitue une politique de prévention.
Chez nous le danger porte généralement un uniforme convenable.
C’est tout de même plus élégant.
Ainsi se referme le premier acte de cette tragédie valégrognarde.
Logan Komikov demande la paix tout en défendant une République dont les gestes détruisent sa crédibilité.
K’ Velzard transforme le gouvernement en service ménager et la crise indépendantiste en débat culinaire.
Jean-Luc Selriche promet de reprendre les rĂŞves du Fort pendant que
Kenza rappelle aux habitants que la sécurité commence par une obéissance parfaite et se termine parfois au fond d’un étang.
Sir McRabbit donne une voix aux lapins des ruines et
Keryn Valombre conseille de parler aux légumes car eux au moins n’ont encore signé aucun traité.
Tout cela pourrait sembler ridicule si les conséquences n’étaient pas aussi réelles. Derrière les discours les arrestations et les plaisanteries se trouve une province dont les habitants voient leur avenir décidé par des forces qui se disent toutes protectrices. Chacun apporte sa paix particulière. La paix kralandaise avec ses commissaires. La paix ruthvène avec ses anciennes attaches. La paix indépendante avec ses ruptures. À force de recevoir tant de paix le Valégro finira peut-être par ne plus avoir un seul mur debout pour l’abriter.
Mais notre histoire ne s’arrête pas ici.
Car au centre de cette crise se trouve également une affaire d’amour d’arrestation de bagne et de mariage improvisé. Une femme a choisi de renoncer à sa fonction pour rejoindre son fiancé. Elle fut arrêtée. Elle réclama son transfert. Le gouvernement kralandais fut accusé d’avoir brisé les accords. Le Royaume intervint. Les journaux prirent position. Puis au milieu de l’Australine et de ses gardiens deux amants décidèrent que la meilleure manière de répondre à la catastrophe consistait à se marier immédiatement.
Une idée romantique.
Donc évidemment dangereuse.
Dans la prochaine partie nous parlerons de
Précieuse de Tomosan et de
Emile Liarr. Nous verrons comment une arrestation a nourri une crise diplomatique comment un séjour au bagne s’est transformé en voyage de noces et comment l’administration a involontairement organisé le mariage le plus carcéral du Cybermonde.
Les proches les policiers les ministres les gardiens les anciens fiancés maudits et les bouquets de fleurs ayant assisté aux événements peuvent nous transmettre leur version.
Les autres peuvent inventer.
C’est déjà ce que font les gouvernements.
Une patte de Kleo se pose sur le levier du microphone tandis que les chandelles vacillent derrière elle. La musique impériale revient lentement et les ombres des crânes s’allongent sur le velours.
Vous écoutiez Radio Nécrotoile.
La vérité y entre librement.
Elle en ressort rarement intacte.
Aucun problème.