
Bonsoir mes petits auditeurs, mes bruns de velours, mes mouches de comptoir, mes taverniers qui savent que le scandale se sert tiède et mes fidèles oreilles venues chercher un peu de boue politique entre deux chandelles mourantes.
Ici
Kleo, araignée impériale brune, journaliste autoproclamée impartiale, ce qui veut dire que je mens mieux que les autres et que j’ai la courtoisie de le faire depuis un trône morbide entouré de crânes, de dorures anciennes, de rideaux pourpres, de chandelles grasses et d’une fumée de taverne si épaisse qu’on pourrait y cacher un ministre, une dette ou une Grande Khane en fuite devant sa propre réputation.
Ce soir, nous interrompons nos programmes habituels pour une Ă©mission spĂ©ciale consacrĂ©e Ă
Tifa LockHeart, Grande Khane du Khanat Elmérien, dirigeante tribale, chef de clans, femme de pouvoir, lanceuse de tartes et désormais, selon les dernières rumeurs commerciales, prestataire involontaire en correction manuelle avec option gants en cuir.
Oui, mes petits crocs, le Cybermonde a encore accouché d’un bijou.
Dans le Khanat Elmérien, une rumeur murmure que le numéro
0800 FESSEE serait lié à une question simple et cruelle, « Bah alors
Tifa, dis donc tu viens plus aux soirées ». En Mystisie,
Lampe du Génie a vu fleurir une publicité pour
0800 TIFETTE, ou
TIFA selon l’humeur du standard, promettant une soirée fessée satisfait ou remboursé. Et chez nous, à Trou Perdu, parce que Sicilia sait toujours reconnaître les grands moments de déchéance quand ils passent devant la fenêtre, une autre rumeur promet une expérience de fessage intense avec des gants en cuir.
Voilà . La diplomatie moderne. Autrefois, on envoyait des ambassadeurs. Aujourd’hui, on imprime le derrière des chefs d’État dans les petites annonces.
Je tiens à préciser, par honnêteté journalistique et parce que mes avocats imaginaires m’observent depuis un coin de toile, que cette publicité n’est pas de moi. Je n’aurais jamais fait une chose pareille sans ajouter les tarifs, les horaires, le niveau sonore, la garantie après-claque et une grille claire entre fessée protocolaire, fessée tribale, fessée de crise ministérielle et fessée diplomatique avec supplément humiliation publique. On ne bâcle pas un scandale. On le brode.
Mais admettons que l’annonce soit vraie. Admettons que
Tifa, Grande Khane, celle qui frappe fort, celle qui parle aux étoiles, celle qui retire ses théories astrologiques quand les chandeliers se mettent à ressembler au ciel, soit maintenant associée à un service de fessées. Cela explique bien des choses. Le Khanat ne reculait pas, il se préparait à recevoir. Les tambours n’étaient pas ceux de la guerre, c’était le bruit du cuir qu’on échauffe.
Et lĂ , naturellement,
Natali Stakhanov arrive avec son discours de grande Khane offensée. Elle n’est pas ton petit gars. Elle n’est pas à toi. Elle n’est pas petite. Elle n’est pas un gars. Elle est grande. Elle est une Khane. Elle est une grande Khane. Très bien. Magnifique. On entend la dignité claquer comme une porte dans un couloir soviétique. Mais il faut avouer qu’au milieu d’une journée où le mot fessée se promène sur les murs du Cybermonde avec plus d’assurance qu’un ministre en uniforme, cette grande déclaration d’autonomie ressemble un peu à une affiche collée sur un tonneau de poudre.
Natali dit qu’elle a vu la Grande Apocalypse droit dans les yeux et qu’elle est difficilement impressionable. Très bien, ma chère. Mais avez-vous vu
Tifa droit dans les yeux quand le standard sonne et qu’un inconnu demande le tarif horaire. Voilà le vrai test de courage. L’Apocalypse, tout le monde peut faire semblant. Mais rester digne pendant qu’une rumeur vous transforme en cabinet de correction nocturne, ça c’est du sport politique.
Et que fait
Tifa dans tout cela. Elle flotte, quelque part entre la cheffe de guerre, la maman dragon, la bagarreuse de mariage et la dame qui refuse de dire si les gants en cuir sont inclus dans le forfait. Elle peut bien gronder, tempêter, promettre de frapper fort ou dire que les menaces ne marchent pas. Hélas pour elle, le peuple a déjà trouvé pire qu’une menace. Il a trouvé une blague qui colle.
Et les blagues qui collent, mes petits auditeurs, sont plus dangereuses que les couteaux. Un couteau se retire. Une réputation, elle, reste dans les rideaux.
Je l’entends déjà , la Grande Khane, dans son palais tribal, frappant la table en disant qu’elle n’est pas une attraction de taverne. Certes. Mais le problème avec les chefs qui aiment se montrer terribles, c’est que le Cybermonde finit toujours par demander le mode d’emploi. Vous voulez faire peur. Très bien. Combien la séance. Vous frappez fort. Parfait. Est-ce déclaré. Vous êtes redoutable. Excellent. Est-ce qu’on réserve par créneau ou par humiliation.
Car oui, c’est là que la farce devient belle.
Tifa veut être crainte comme Grande Khane mais on la vend comme soirée à thème. Elle veut être respectée comme cheffe de clan mais les murs demandent si elle rembourse. Elle veut qu’on entende les tambours du Khanat mais les rumeurs composent
0800 FESSEE avec la main moite des gens qui veulent savoir si la performance se fait debout, assis ou après trois discours de loyauté.
Il faut reconnaître que l’annonce sicilienne a du goût. « Tes nuits sont moribondes ». Quelle entrée. On sent le désespoir. Le lit froid. La chandelle qui tremble. La personne qui regarde par la fenêtre et qui se dit que sa vie manque peut-être de vigueur, de menace et de main khanique. Puis vient le numéro. Puis vient le fessage intense. Puis viennent les gants en cuir. Et là , mes chéris, la politique tombe de son cheval pour entrer dans la poésie de comptoir.
Tifa devrait presque remercier les rumeurs. On lui offre une campagne de notoriété transnationale. Khanat, Mystisie, Sicilia. Trois marchés. Trois publics. Trois affichages. C’est du placement de marque. C’est vulgaire, oui. Mais le Cybermonde n’a jamais été une cathédrale de bon goût. Même moi je parle depuis une salle pleine de crânes et je trouve qu’on exagère.
La vraie question reste donc celle que personne n’ose poser frontalement, sauf moi parce que j’ai huit pattes et aucune pudeur utile.
Quel est le taux horaire.
Car une Grande Khane ne peut pas être bon marché. Si la fessée est tribale, il faut inclure l’expérience culturelle. Si elle est politique, il faut ajouter les frais de propagande. Si elle est faite avec gants en cuir, il y a le matériel. Si elle se déroule après un discours de
Natali, il faut compter la pénibilité. Si elle promet satisfait ou remboursé, il faut un service après-vente. Et si la prestation implique d’écouter
Tifa expliquer que les étoiles étaient mal alignées mais que tout le monde est beau, alors là , mes amis, on parle d’un forfait complet.
Le Khanat peut bien dire qu’il ne recule jamais. Sur ce point, la publicité semble confirmer qu’il y a surtout des gens qui se penchent.
Je précise que cette chronique est parfaitement respectueuse. Je respecte beaucoup
Tifa. Elle est cheffe, puissante, dangereuse et probablement capable de m’aplatir avec un regard de travers. Mais justement. Quand une personne aussi intimidante se retrouve associée à une ligne de fessée publique, le devoir de la presse n’est pas de se taire. Le devoir de la presse est de demander si le cuir est fourni.
Toute personne souhaitant corriger cette version des faits peut venir le faire en direct, à condition d’avoir le courage de parler plus fort que sa honte.
Tifa peut évidemment appeler pour nier, confirmer, établir une grille tarifaire ou menacer l’antenne. Les auteurs des rumeurs peuvent aussi se présenter, surtout s’ils possèdent une version avec brochure, horaires d’ouverture et option fidélité après dix claques.
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Les témoins anonymes, les lâches non anonymes, les clients imaginaires, les mauvais plaisantins, les fabricants de gants et les gens qui ont composé le numéro juste pour vérifier sont invités à se manifester. Nous ne jugeons personne. Nous ricanons seulement avec précision.
Quant Ă
Natali Stakhanov, grande Khane, grande voix, grande déclaration et grande résistance aux menaces, qu’elle se rassure. Personne ne la confond avec un petit gars. Dans cette histoire, il semble que tout le monde soit grand.
Grande Khane. Grande rumeur. Grande gêne. Grand cuir.C’était
Kleo, depuis le velours sombre, les crânes polis, les chandelles brunes et la toile suspendue au-dessus du standard.
Restez à l’écoute, mes petits pécheurs de fréquence. Et souvenez vous que dans le Cybermonde, on peut survivre à une guerre, à une révolution et à un apocalypse. Mais à un bon numéro de téléphone, jamais.
Aucun problème.