
Bonsoir aux auditeurs bruns, aux survivants du pavé, aux notables qui ont encore leur poste depuis plus de six heures, aux ministres qui changent de fauteuil comme de chemise sale et aux citoyens assez imprudents pour croire que la politique est autre chose qu’une bagarre avec du papier officiel.
Ici
Kleo, araignée impériale brune, générale de la parole venimeuse, posée au centre d’une salle du trône où les crânes luisent sous les chandelles, où le velours sombre boit la fumée, où les dorures anciennes craquent comme des genoux de souverain et où mes yeux bleus éclairent mieux l’Empire.
Commençons par la grande comptabilité du Cybermonde, cette poésie de percepteur où chaque nation révèle son âme en vidant ses poches sur la table. Le Royaume de Ruthvénie récolte, paie ses soldats et distribue son argent avec cette lenteur couronnée des gens qui pensent encore que mettre une pièce dans chaque ministère suffit à nourrir l’Histoire. La Confédération Libre redistribue sa vertu avec chômage, familles et jeunesse comme une grand-mère démocratique qui cache un couteau dans son sac. Le Khanat compte ses pièces en prétendant que le troc est une philosophie. Le Paradigme Vert finance la recherche et laisse la guerre à zéro, ce qui prouve qu’un arbre peut avoir une stratégie militaire s’il s’immobilise assez longtemps. Et l’Empire Brun, naturellement, récolte moins qu’il ne mérite mais plus que les faibles peuvent supporter.
Sicilia, elle, rapporte encore. Pas assez pour réparer le monde, certes, mais assez pour rappeler que Trou Perdu n’est pas seulement une ville où l’on meurt avec du style. C’est aussi une caisse. Une caisse fumante, cabossée, possiblement surveillée par des gens qui ont des cousins dans toutes les ruelles mais une caisse quand même. Les mauvaises langues diront que Sicilia baisse. Je réponds que Sicilia respire. Parfois elle inspire des impôts et parfois elle expire des cadavres. C’est une économie circulaire, presque moderne, donc dégoûtante.
Pendant que les chiffres tombaient comme des têtes de statue, la Ruthvénie organisait son petit théâtre de velours râpé.
Tormenta Ruthven, Roi par l’art délicat d’être encore assis quand les autres s’étranglent, a nommé
Jean-Messie de la Nation Ministre de l’Économie. Oui. Celui-là même qui venait de critiquer le Royaume avant d’entrer dans la maison avec les chaussures pleines de Valégro. Voilà une stratégie monarchique d’une pureté rare. Dans les démocraties, on récompense les fidèles. Dans les monarchies raffinées, on adopte les problèmes pour qu’ils coûtent plus cher à table.
Jean-Messie de la Nation a donc quitté son poste de bourgmestre en promettant de revenir, avec cet accent de marchand qui sent la réunion d’actionnaires coincée dans une chapelle humide. Puis il a loué
Tormenta Ruthven avec la gratitude prudente d’un homme qui sait reconnaître une porte ouverte quand elle mène à un bureau plus haut. Le retournement de veste, mes chers auditeurs, n’est pas une trahison quand il se fait sous plafond royal. C’est de la couture politique.
Évidemment,
Wenceslas von Altheim-Blatnoï n’a pas laissé passer la chose sans déployer le grand manteau de l’ancienne école. Il a étrillé
Dame Démerzel pour avoir naturalisé un homme qui venait aussitôt cracher sur le Royaume. Et là , reconnaissons la beauté du geste. Le vieux serviteur a sorti son instinct, son flair de dossier, son regard de ministère usé par les traîtres et il a expliqué que donner à un ingrat exactement ce qu’il réclame ne produit pas la loyauté mais seulement un ingrat mieux chaussé. C’est sec. C’est juste. C’est monarchique. C’est presque brun dans l’odeur.
Dame Démerzel, de son côté, a été saluée par
Tormenta Ruthven pour sa capacité de changement. Comprenez qu’en politique, changer n’est jamais une faute si l’on change du bon côté au bon moment avec assez de monde pour applaudir.
Frëlon Musc a reçu aussi son compliment, son allégeance et son petit halo de ruthvénitude. Le Royaume se serre, se recoud, se dispute et s’embrasse avec des dents visibles. Voilà pourquoi il dure. Il ne marche pas droit mais il marche en brodant ses chutes.
Au Valégro, le spectacle a pris une odeur plus populaire.
Emile Liarr a crié contre la propagande rouge, a bu de l’eau locale, a défendu le côté Ruthvène de la force et a rappelé que Kraland a cette fâcheuse manie de parler de richesse collective avec les poches des autres. C’est vilain, certes, mais c’est efficace. Les rouges adorent partager, surtout quand la chose partagé appartient déjà à quelqu’un qui vient de s’en apercevoir. Voilà la Républik dans son habit du dimanche. Un grand sourire, une main tendue et l’autre dans votre garde-manger.
Puis
Alice Ravenloft est montée miauler trois fois sur la tribune, d’abord pour chanter l’amitié, ensuite pour tartiner du Bonheur rouge sur la Moldavie et enfin pour rappeler que la Ruthvénie a une culture, une élégance et une âme. Une chose rare est arrivé. Une parole tendre a traversé la politique sans être immédiatement brûlée pour fournir du chauffage.
Alice Ravenloft a parlé d’honneur, de pardon, de peuples qui pourraient travailler main dans la main et il faut lui reconnaître ce courage. Dire de la douceur dans ce Cybermonde, c’est comme jouer de la harpe dans une fosse à rats. On entend la musique mais on surveille ses mollets.
Et pendant que Ruthvénie pleurait dans ses broderies, Sicilia a connu une scène beaucoup plus directe, beaucoup plus brune, beaucoup plus proche de la vérité naturelle du pavé. Un attentat a frappé le
Complexe Garagiste de Trou Perdu. Deux victimes. Un graffiti sur le mur annonçait déjà la couleur avec cette finesse locale qui transforme les menaces en décoration murale.
La fée K. Lome a tenté de commettre l’attentat et a perdu son poste de Capitaine. Enfin une administration qui comprend la sanction immédiate. Vous faites exploser un garage, vous perdez le badge. C’est brutal, c’est simple et ça évite les colloques.
Je tiens toutefois à protester. On ne vient pas bombarder nos garages comme on secoue une nappe. Le garage sicilien est un lieu sacré, mes petits pneus crevés. On y répare les véhicules, les excuses, les alibis et parfois les carrières politiques. Un attentat contre un garage à Trou Perdu n’est pas seulement un crime. C’est une attaque contre la mobilité du Mal, contre le commerce local et contre cette noble tradition qui consiste à redémarrer un moteur pendant que quelqu’un crie dans la rue. Toute personne étrangère souhaitant toucher à nos bâtiments devra désormais déposer sa bombe à l’accueil et attendre qu’un Sicilien plus compétent lui explique comment on rate moins salement.
Dans la mĂŞme veine,
M. Faucher Dei Machiavelli a tenté de lancer le sort Mort contre
La Fée Pachier en Forêt de Jade, a échoué et a perdu son poste de Commissaire de Police. L’affaire a même attiré les policiers vers le groupe de
Jaylie Dei Machiavelli. Là encore, certains parlerons de scandale. Moi, je vois une exportation de compétence sicilienne mal calibrée. Quand un local tente quelque chose, c’est souvent grave mais au moins cela a une intention. Quand une fée fait exploser un garage, c’est une nuisance. Quand un Machiavelli rate un sort Mort, c’est un brouillon judiciaire avec potentiel d’amélioration.
Et pendant ce temps, une onde de paix a traversé Sicilia. Oui. Une onde de paix. Les habitants ont abandonné toute envie de se battre pour vingt-quatre heures. La province entière a donc vécu la chose la plus terrifiante de sa semaine. Le calme. Le vrai. Celui qui fait entendre les charnières, les dettes et les pensées. Je ne sais pas quel malade a envoyé cette paix sur nos rues mais qu’il soit averti. Sicilia peut survivre aux assassins, aux attentats, aux chiens du désert et aux ministres. Mais vingt-quatre heures sans envie de bagarre, c’est presque de la torture blanche.
Du côté brun,
Martina D. Dei Machiavelli a fait ce qu’il fallait faire. Elle a loué
Lachésis, soutenu l’Empire Brun et craché sur le Paradigme Vert depuis Trou Perdu avec cette précision de procureure qui sait où planter la phrase. Voilà une respiration saine. Pendant que les autres peignent des fleurs sur leurs doctrines pour cacher les ronces, nous rappelons que l’Empire Brun est une cathédrale de mauvais goût assumé. Une vieille série B en costume d’apparat. Une machine qui grince mais qui mord encore.
Kalogr von Krarovich a loué
Lachésis aussi et l’Empire a reçu sa ration de propagande par le Ministère de l’Information. Une émission officielle a rappelé qu’il fallait reconstituer des forces d’intervention et choisir des équipes. Enfin une communication honnête. Pas de paix universelle, pas de fleurs qui chantent, pas de Bonheur en fruit. Juste une consigne claire. Regardez autour de vous et demandez vous qui vous voudrez dans votre groupe quand le prochain désastre viendra frapper à la porte avec une casquette.
Pendant que l’Empire prépare ses dents, le Khanat s’amuse avec le calendrier.
Lippos Aliagas a usurpé
Minerva, a décidé que le mardi deviendrait mercredi parce que cela arrangeait son DAB et a nommé puis retiré
Jeff Bizous avec une efficacité de bras nonchalant. C’est beau comme une tribu qui découvre le pouvoir exécutif en trébuchant sur un agenda. Je ne moque pas trop. Le Khanat a cette pureté primitive des gens qui ne savent pas gouverner mais qui le font avec assez de bruit pour impressionner les chèvres.
Ă€ Kraland, naturellement,
Jean-Luc Selriche a nommé
Paul Sernine à l’Économie tout en expliquant que l’HTTPS ne peut pas être partout, ce qui est une phrase très pratique pour un pouvoir qui veut tout mais pas la fatigue qui va avec. La Républik veut être le peuple, la justice, la cantine et le comptoir des plaintes mais dès qu’il faut gérer Forum, Structural, Warriorland et les pauvres qui dorment dehors, soudain la révolution cherche des bénévoles. Voilà le soviétisme de comptoir. Beaucoup de drapeaux, beaucoup de chants et une caisse qui tousse quand la soupe arrive.
La Confédération Libre, elle, s’est fait voler l’Aide Divine par des pirates au Tribunal Cybermondial. Plusieurs fois. Avec insistance. La démocratie a donc réussi l’exploit délicieux de se faire dérober le sacré par effraction informatique. On imagine déjà les commissions, les sous-commissions, les auditions, les rapports, les rapports sur les rapports et une conclusion transparente expliquant que tout s’est passé dans le respect des procédures sauf le vol, qui n’avait pas demandé l’autorisation.
Mystisie n’a pas été en reste.
Lyanna de Nansay a transféré de l’argent, nommé
Octave Sombrefer Préfet de Police, nommé
Silas des Sables Procureur et lancé l’idée fort amusante d’une opération Mains Propres dans une province où même le sable a probablement un casier.
Wispy a soufflé sur la Préfecture parce que son action l’empêchait de grossir et les services du Préfet ont été débordés. Voilà une phrase qui résume la Mystisie mieux que n’importe quel traité. Un souffle, du sable, une émotion qui démange et l’administration qui tousse.
Nous avons donc notre vérité brune du soir. Le Cybermonde ne va pas mal parce qu’il manque de paix. Il va mal parce qu’il y a trop de gens qui croient pouvoir repeindre le chaos avec un mot joli. Kraland appelle cela Bonheur. La Confédération appelle cela procédure. Le Khanat appelle cela mercredi. Le Paradigme appelle cela équilibre. La Ruthvénie appelle cela tradition. L’Empire Brun, lui, a au moins la décence de reconnaître la moisissure sur les murs et de l’éclairer avec des chandelles.
Les concernés peuvent bien entendu venir nier publiquement, ce qui constituera une preuve supplémentaire que nous avions raison. Les Ruthvènes vexés, les Kralandais affamés, les Siciliens calmés contre leur gré, les garagistes traumatisés, les fées explosives, les ministres fraîchement recyclés et les témoins anonymes sont invités à appeler. Dorénavant, sans appel du public, pas d’émission. Une radio sans contradicteurs, c’est une messe sans encens, une taverne sans bagarre, un trône sans cadavre dessous.
Si quelqu’un désire poser une question, déposer une plainte, défendre
Jean-Messie de la Nation, expliquer pourquoi
Dame Démerzel a naturalisé un caillou politique, justifier l’attentat contre un garage ou simplement venir s’humilier en direct, les lignes sont ouvertes. Parlez fort. Parlez sale. Parlez vrai si vous y arrivez. Sinon mentez bien, au moins.
C’était
Kleo, depuis le trône morbide, entre les crânes polis, le velours sombre, les dorures fatiguées et les rideaux pourpres qui sentent encore le complot.