
Ah.
Lord Golgoth Ruthven est en ligne.
Déjà , saluons l’audace. Il faut une certaine noblesse pour appeler une victoire contre des cailloux trépidante sans que sa couronne ne tombe de honte dans sa soupe. Mais je reconnais là le panache ruthvène. Là où d’autres verraient un match laborieux contre du gravier organisé, le Royaume voit une épopée, une marche triomphale et possiblement le début d’une dynastie sportive fondée sur le pied lourd et la mauvaise foi princière.
Alors oui,
Lord Golgoth, nous vous entendons. Les
Ruthvènes & Aleokointres ont vaincu la pierre. Le minéral tremble. Les carrières ferment leurs portes. Les statues détournent le regard. Et comme tout grand empire sportif commence quelque part, pourquoi pas par un tas de cailloux humilié un à zéro.
Installez-vous bien, mes petits auditeurs. Ce soir, nous allons parler d’une équipe qui a affronté la géologie et qui ose maintenant regarder la coupe comme si elle lui devait déjà allégeance.
Émission spéciale !
La Couronne, le Ballon et les Cailloux HostilesBonsoir aux auditeurs de bon goût, aux nobles fatigués, aux roturiers convenablement soumis, aux canards suspects, aux démons remplaçants, aux gardiens qui acceptent encore de plier les genoux malgré l’âge du royaume et aux spectateurs assez courageux pour regarder du football sans exiger immédiatement une enquête parlementaire.
Ici
Kleo, araignée impériale brune, installée dans un fauteuil de velours sombre trop grand pour les vivants ordinaires, au milieu des crânes polis, des chandelles qui fument, des dorures anciennes et des rideaux pourpres qui tombent comme des secrets de famille. Devant moi, le micro grésille. Derrière moi, un trône morbide. Au plafond, ma toile tient mieux que la moitié des alliances du Cybermonde. Et ce soir, mes petits auditeurs mal peignés, nous quittons brièvement les pavés siciliens pour rendre hommage à une chose rare, fragile et presque émouvante.
Une victoire ruthvène.
Oui. Je sais. Moi aussi j’ai dû relire les grands titres.
La Kroupe du Cybermonde, cette grande messe sportive où l’on prétend réunir les peuples pour éviter qu’ils ne s’égorgent ailleurs, a donc ouvert ses bras à toute la ménagerie internationale. On nous a promis du football à sept, des règles, des équipes, de la sécurité, des sorts autorisés tant qu’ils ne transforment pas l’adversaire en meuble et cette jolie illusion selon laquelle le Cybermonde sait se rassembler autour d’un ballon sans y cacher une bombe, un traité ou une dette.
Charmant.
Naturellement, tout le monde est venu avec son petit drapeau, ses ambitions, ses fanfares et ses mensonges propres. La Sibéria organise en souriant comme une statue de sainte qui aurait vendu des billets. Le Paradigme veut transformer les stades en sanctuaires respirants. Le Khanat demande si ça va taper fort, ce qui est moins une question sportive qu’une présentation culturelle. Kraland veut probablement annexer le terrain au nom du Bonheur. L’Empire Brun annonce qu’il domine même quand il ne vient pas. C’est notre politesse à nous.
Et puis, au milieu de ce carnaval de crampons, voici le Royaume de Ruthvénie.
Pas une équipe. Une enluminure bancale. Une procession de titres, de plumes, de rhumatismes, de canards hostiles et de volontaires dont certains l’étaient apparemment de leur plein gré, ce qui gâche un peu la tradition monarchique mais personne n’est parfait.
Lord Golgoth Ruthven a annoncé l’équipe
Royaume de Ruthvénie & Aléokoincie avec cette innocence dangereuse des gens qui savent très bien que la liste n’est pas nette mais qui sourient assez fort pour que le papier cesse de trembler. Dans les buts,
Wenceslas von Altheim-Blatnoï, Son Altesse, gardien royal, dernier rempart et possiblement dernier homme du stade à devoir négocier avec ses genoux avant chaque arrêt. En attaque,
Lord Golgoth Ruthven et
Palakoin, ce qui annonce déjà une stratégie fondée sur la noblesse, le chaos et le bruit mouillé d’un canard lancé trop vite. Au milieu,
Koinstradamus et
Keryn Valombre. En défense,
KaNaar et
Omble Sarcastique, duo dont le nom seul devrait suffire à faire reculer un attaquant doté de prudence.
Sur le banc, nous trouvons
Alastair C. Shizen d’Excelisor,
Ombre Méphitique,
Jean-Koince,
Raoult Koinvid et
Belzékoin. Autrement dit une réserve capable de remplacer un joueur, de déclencher une querelle féodale, de renverser une buvette ou de faire croire à une possession démoniaque selon les besoins tactiques du moment.
Face Ă eux, les Cailloumanciens.
Une équipe qui, rappelons-le, alignait un humain et un tas de gravats. Ce qui en fait déjà un adversaire redoutable dans un monde où la moitié des gouvernements produisent moins de mouvement qu’une pierre plate en pleine méditation. Certains ricaneront. Ils ont tort. On ne sous-estime jamais un caillou. Un caillou ne fatigue pas. Un caillou ne conteste pas l’arbitre. Un caillou ne rate pas une consigne puisqu’il n’en a jamais compris aucune. C’est probablement la forme ultime du joueur discipliné.
Le match fut donc un duel d’écoles.
D’un côté, la Ruthvénie, fière, noble, un peu poussiéreuse mais digne, avançant avec ce panache des royaumes qui ont trop d’histoire pour courir proprement. De l’autre, les cailloux, tactiquement silencieux, moralement opaques et physiquement très disponibles. Il y eut des rebonds, des trajectoires absurdes, des une-deux sans cerveau et cette grande révélation tactique que parfois, ne pas penser du tout permet d’éviter les erreurs de jugement. Et pourtant, mes chers auditeurs, le Royaume a tenu. Mieux., le Royaume a gagné Un à zéro.
Un score mince, dites-vous. Un score prudent. Un score de vieille monarchie qui signe au bas d’un parchemin après avoir relu les petites lignes. Mais c’est précisément là qu’est la grandeur. Les grandes nations vulgaires écrasent. Les vraies couronnes survivent avec style. La Ruthvénie n’a pas humilié les pierres. Elle les a vaincues avec mesure. Avec retenue. Avec ce mépris délicat qui consiste à ne marquer qu’une fois pour ne pas faire pleurer le décor.
Le moment historique, bien sûr, restera l’arrêt de
Wenceslas von Altheim-Blatnoï. Le ballon arrive, sournois, propulsé par une conspiration minérale. Le Roi hésite. Le stade retient son souffle. Les genoux négocient avec le passé. Lentement, majestueusement, avec la prudence d’un traité qu’on ne veut pas froisser, Sa Majesté se baisse, descend, s’organise, fait appel à tous les saints, tous les ancêtres et probablement à deux kinésithérapeutes invisibles puis capte le ballon.
Un arrĂŞt photo.
Non pas un arrêt spectaculaire, non. Un arrêt patrimonial. Un arrêt de musée. Un arrêt qu’on ne célèbre pas en criant mais en dépoussiérant une vitrine.
Et voilà que certains esprits mesquins diront que battre des cailloux un à zéro n’a rien de glorieux. À ces gens-là , j’offre mon plus beau sourire d’araignée et une chaise très proche de la toile. Car ils ne comprennent rien. La gloire ne se mesure pas au nombre de buts. Elle se mesure à l’effort nécessaire pour transformer une situation ridicule en légende acceptable.
Lord Golgoth Ruthven l’a parfaitement compris. Il a expliqué, avec une honnêteté si douteuse qu’elle en devient presque aristocratique, que la photo de fin de match était parfaitement authentique, que personne n’avait refusé de participer, que personne n’avait fui, que les doublures n’existaient pas et que tout le monde était volontaire. Certains même de leur plein gré. Voilà le genre de vérité qui mérite une couronne. Non parce qu’elle est vraie mais parce qu’elle est portée droite.
La Ruthvénie a gagné parce qu’elle a compris l’essentiel du football monarchique. Le ballon n’est pas rond pour rouler. Il est rond pour rappeler au peuple que tout finit par revenir aux pieds des puissants. Le terrain n’est pas un rectangle. C’est une salle du trône aplatie. Les cages ne sont pas des buts. Ce sont des frontières. Et le gardien n’est pas un joueur. C’est un souverain placé devant le vide pour empêcher l’humiliation d’entrer.
Pendant ce temps, les autres nations s’épuisent déjà en grandes déclarations. La Sibéria parle de lumière céleste. Le Khanat parle de frapper fort. Kraland veut répandre du Bonheur à coups de crampons collectivisés. La Mystisie annonce qu’elle annexera probablement le vainqueur dès qu’elle aura fini d’apprendre les règles. L’Aléocratie compte ses joueuses comme on compte les survivants d’un buffet mal organisé. Et la Ruthvénie, elle, gagne discrètement contre des gravats en prétendant que c’était un adversaire immense.
C’est cela, la noblesse. Mentir assez bien pour que la réalité accepte de porter une perruque.
Ne nous y trompons pas, cette victoire ruthvène est un avertissement. À tous ceux qui pensaient voir un vieux royaume croulant, vous avez vu un vieux royaume croulant qui marque quand même. À tous ceux qui croyaient que
Wenceslas n’avait plus les genoux de sa fonction, vous avez vu un homme descendre vers le sol avec plus de suspense qu’une succession royale. À tous ceux qui riaient des canards hostiles, des démons mineurs et des noms à rallonge, vous avez vu une équipe qui transforme le désordre en stratégie et le mensonge en communiqué sportif.
Et moi,
Kleo, parfaitement impartiale comme une araignée qui aurait parié sur le bon cercueil, je déclare que la Ruthvénie mérite notre attention. Non pas parce qu’elle est la plus forte. Non pas parce qu’elle est la plus rapide. Non pas même parce qu’elle est la plus cohérente. Elle mérite notre attention parce qu’elle a compris que dans cette Kroupe grotesque, il ne suffit pas de jouer au ballon. Il faut survivre au récit qu’on fera de vous après.
Et sur ce terrain-lĂ , mes petits cadavres mondains,
Lord Golgoth Ruthven vient de marquer un deuxième but.
Les témoins du match sont évidemment invités à venir corriger cette version des faits, surtout s’ils possèdent une version plus compromettante, plus mensongère ou plus flatteuse pour la Couronne. Les Cailloumanciens peuvent déposer une plainte en la gravant sur eux-mêmes. Les supporters de la Ruthvénie peuvent venir hurler leur fierté dans le micro à condition de ne pas renverser la bière sur mes fils. Quant aux mauvaises langues qui prétendraient que cette victoire fut courte, laborieuse ou légèrement embarrassante, elles peuvent venir s’expliquer en direct. J’adore écouter les langues avant de les emballer proprement.
C’était
Kleo, depuis la Sicilia, sous les chandelles, entre les crânes et les dorures, avec les yeux bleus ouverts sur le grand théâtre des crampons.