
Bonsoir mes petits survivants de la nuit, mes auditeurs suspendus aux poutres, mes conspirateurs de taverne, mes nobles à moitié ruinés, mes Kramarades qui sentent la pierre humide, mes druides de salon qui confondent une basilique avec un nichoir sacré et mes sujets bruns qui savent encore reconnaître une catastrophe quand elle porte un uniforme étranger.
Ici Kleo parle. Ici Kleo observe. Ici Kleo n’accuse personne sans preuve sauf lorsque l’ambiance exige de gagner du temps. Ce soir, le Cybermonde nous offre une représentation rare, une sorte de grand opéra politique joué par des gens qui ont oublié leurs partitions mais qui insistent tout de même pour mourir en costume. Une mine s’effondre, des royaumes se querellent sur des cadavres qui n’existent peut-être pas, des pacifistes ratent la paix dans des hôtels, des chiens cubiques se font libérer quatre fois comme si la justice avait le hoquet et pendant ce temps, à Sicilia, YOgi est sourd et accessoirement muet. Voilà . Tout est dit.
Commençons par Valégro, cette province de la Républik de Kraland où la mine d’or moldave a décidé de rendre l’âme avec un sens du timing si humiliant qu’on croirait presque les étais monarchistes. À peine le drapeau change-t-il de parfum idéologique que voilà l’or qui s’effondre, le pain de demain qui prend la poussière et les Kramarades qui découvrent que les slogans ne tiennent pas les poutres. Le Roi Wenceslas, ce noble dont le dos n’a probablement jamais rencontré une pelle sans témoin notarié, est venu expliquer que le Royaume saurait nourrir les gens, ouvrir les Karaïbes, reverser de l’argent et peut-être même se présenter sur le chantier les mains dans la rocaille. Un Altheim-Blatnoï à l’ouvrage. Mes chers auditeurs, nous vivons une époque dangereuse : les nobles commencent à menacer de travailler.
Ranxerox, Premier MinouchKra et Roi de Moldavie, a répondu avec cette chaleur fraternelle typique de Kraland, c’est-à -dire en promettant l’amitié d’une main et la kollectivisation des genoux de l’autre. Il annonce que la Républik cessera sa propagande en Moldavie lundi afin de laisser infuser la culture ruthvène, formule admirable qui donne à la politique l’air d’un vieux thé oublié dans une tasse rouge. Aucune ingérence ne sera tolérée, dit-il, sauf évidemment celle qui pourra être compensée par une autokritike, une explication graffitique et deux coups de marteau sur la conscience populaire.
Les mineurs moldaves, les Ruthvènes infusés et les Kramarades au ventre vide peuvent venir témoigner. Ceux qui prétendent qu’un drapeau nourrit mieux qu’un repas seront priés d’en mâcher un morceau en direct.
Le Royaume de Ruthvénie, lui, ne pouvait évidemment pas se contenter d’offrir de l’or aux pauvres avec des manières de théâtre. Non, il fallait aussi transformer sa propre administration en farce féodale à explosion lente. À Ruthvenville, Bladimir Bladimirovitch Mutin a usurpé la Comtesse La Magicienne puis a détruit la Préfecture de Police en déclarant simplement : J’ai dit non. C’est non. Voilà enfin une politique publique claire. Pas de commission, pas d’étude, pas de débat citoyen, pas de promesse électorale parfumée. Un bâtiment existait. Bladimir n’était pas d’accord. Le bâtiment a cessé de contribuer au paysage.
Je dois reconnaître à la monarchie cette qualité rare, lorsqu’elle s’effondre, elle le fait avec un sens du décor. Dame Démerzel a tenté d’organiser une manifestation contre Mutin et s’est fait huer, puis une Liane Tueuse l’a attaquée comme si même la végétation trouvait la situation trop bruyante. Bladimir a critiqué Felicity, critiqué Démerzel, des rumeurs ont couru dans Ruthvenville et la population a regardé son ordre public passer de préfecture neuve à tas de cailloux argumentatif en moins de temps qu’il n’en faut à un noble pour dire unité du Royaume.
Les personnes qui estiment qu’une préfecture peut être détruite par simple désaccord sont invitées à venir défendre cette doctrine. Les bâtiments survivants peuvent également appeler la radio pour demander l’asile architectural.
Comme si cela ne suffisait pas, Wenceslas a décidé de s’installer au Géofront, de recommander son propre dossier et de se présenter au poste de Duc, ou plutôt de Pope, parce que le Royaume est manifestement entré dans cette phase de la monarchie où les titres se reproduisent entre eux dans les couloirs. Le Roi promet que s’il gagne, le Géofront reste au Royaume et que s’il perd, il s’inclinera puis cédera lui-même la province. Voilà une idée presque élégante, mettre son trône sur la table comme un joueur pose sa dernière pièce avant de prétendre qu’il n’est pas nerveux. Il demande à Soeur Shoshana de prêter allégeance à la Couronne afin de lui éviter cette campagne et tout cela sous l’œil de la Déesse, qui doit commencer à regretter d’avoir accepté la conversion d’un roi aussi bavard.
Le Géofront peut venir nous dire s’il préfère un Roi, un Pope, une Duchesse, une Théocratie Verte ou Bleue, une sortie de secours ou simplement une semaine sans discours. Nous ne garantissons pas de solution mais nous fournissons le sarcasme.
Pendant ce temps, le Paradigme Vert a fait ce qu’il fait de mieux, parler d’amour, de paix, de douleur, de lendemain et de querelles intestines pendant que tout le monde s’accuse de terrorisme au fond de la forêt. Mina d’Orchidia a loué Vixen Ravenloft avec des paroles qui sentaient la chanson de veillée, l’épaule charitable et la main tendue sous feuillage sacré. Elle appelle à cesser les querelles internes, à se rencontrer seule à seule et à fêter la fin de la guerre avec l’Empire ainsi que le retrait des troupes. C’est beau. C’est tendre. C’est presque inquiétant. Quand deux dirigeantes vertes veulent parler de bon sens dans d’anciens bureaux, j’entends surtout les chaises grincer d’avance.
Au même moment, Evan Garcia Liszt, Ministre des Affaires Étrangères du Paradigme, s’adresse à Kraland en réclamant que Cadenza soit traitée avec sévérité après un attentat dans la capitale de la Théocratie (Laquelle déjà ?), attentat visant apparemment les oreilles, la Déesse et tout ce qui avait le malheur d’être présent dans une basilique. Le Paradigme, mes chers auditeurs, possède cette faculté fascinante de tendre une main couverte de mousse puis de demander une autokritique avec les doigts encore humides de morale sacrée. On écoute, on comprend, on privilégie le dialogue mais que la blasphématrice se présente tout de même pour être pelée publiquement par le respect interreligieux.
Les terroristes musicales, les oreilles survivantes et les fidèles offensés peuvent venir raconter l’attentat. Les arbres seront entendus après les victimes bipèdes sauf si un écologiste insiste trop fort.
En Slavonie, une rumeur court sur une terrible terroriste qui ferait trembler la Théocratie Verte, ce qui est toujours plaisant à entendre quand on sait que la Slavonie appartient à la Républik et que tout tremblement est donc immédiatement emballé dans du papier idéologique rouge. Nerdos Valkyry, de son côté, a tenté d’installer un climat pacifiste dans l’hôtel L’abri-Cotier. Sans succès. Voilà un événement minuscule mais d’une portée philosophique immense,même la paix refuse parfois de réserver une chambre. Il y a des lieux où l’ambiance regarde le pacifisme entrer, le jauge de haut en bas puis lui dit que le vestiaire est complet.
Les pacifistes ratés peuvent témoigner. Les bagarreurs aussi mais seulement s’ils promettent de ne pas confondre le micro avec une mâchoire.
La Confédération Libre apparaît dans cette édition principalement comme un parfum de démocratie qu’on évoque pour l’accuser ou pour s’en distinguer, ce qui est probablement sa fonction historique la plus stable. Edouard Gaine, depuis le Niarkalistan, avait déjà trouvé la veille le moyen de critiquer cette jolie foire aux urnes et nous comprenons mieux chaque jour pourquoi. La démocratie vend l’idée que tout le monde peut parler. Le Cybermonde prouve chaque nuit que c’est justement là le problème. À force de donner un micro à tous les embarras ambulants, on finit avec des allocutions mondiales, des autokritikes, des plaintes divines, des promesses de pain, des menaces aux genoux et des nobles qui annoncent qu’ils vont travailler comme si c’était une punition biblique.
La Confédération peut venir protester, évidemment. Elle le fera en respectant une procédure, en nommant une commission et en perdant probablement le fil avant la conclusion.
Et nous arrivons à la justice, mes chers cafards vernis. Ah, la justice. Ce grand rideau taché derrière lequel les nations prétendent ranger leurs contradictions comme des cadavres dans une armoire trop petite. K’ Velzard, Ministre de la Justice faisant fonction, a annulé la peine de Petit Chien Cubique pour le délit politique d’arrachage d’arbre, de fleurs ou de route. Une fois. Puis encore. Puis encore. Puis encore. À ce stade, ce n’est plus une annulation de peine. C’est une incantation. Petit Chien Cubique a été libéré si intensément qu’il doit maintenant être plus libre que la plupart des concepts philosophiques.
Puis le même ministre a expliqué qu’il voulait sortir Monsieur le Chien en Cube pour qu’il apprenne le Caniveau mais qu’il coûtait trop de temps et d’argent en gestion de dossier. Qu’il creuse donc un tunnel, après tout c’est un chien. Voilà . La justice cybermondiale résumée en une phrase : nous abolissons votre peine mais débrouillez-vous avec la géométrie carcérale. Une merveille. Une fresque. Une doctrine pénale qu’on pourrait enseigner à l’Australine sous le titre droit cubique appliqué aux animaux politiques.
Petit Chien Cubique est invité à venir aboyer sa version s’il a fini de creuser. Les routes arrachées peuvent demander réparation. Les arbres aussi mais ils devront patienter derrière la Théocratie.
Pendant ce temps, à Kraland, Fawomane Ravenloft s’est fait agresser par une Liane Tueuse, a entamé un combat contre une personne dont le nom semble avoir été avalé par la censure puis a livré cette même personne à la prison. Voilà une efficacité que l’on doit saluer : être attaquée par la végétation, entrer au combat puis terminer la nuit par une livraison carcérale. Le Paradigme parle aux plantes. Kraland se fait attaquer par elles. L’Empire Brun, lui, regarde pousser les problèmes chez les autres avec une patience agricole.
Et maintenant Sicilia. Ah, Sicilia, mon nid fumeux, ma toile de pavés, ma mauvaise idée préférée. Pendant que les royaumes s’étripent autour des mines, que le Paradigme chante la paix avec un couteau dans la manche, que Kraland compense les genoux et que Ruthvénie détruit sa préfecture à coups de caprice comtal, Trou Perdu hurle à un sourd. Et comme Sicilia ne sait jamais inaugurer sans y ajouter un petit cri dans la nuit, Y0gi s’est fait agresser deux fois par un groupe de créatures mené par un Rapace Téméraire, faut dire que je les avais laissé là pour remplacer le démon que j'ai peut-être dégommé hier.. Deux fois. Le rapace était téméraire, certes mais peut-être aussi obstiné comme un fonctionnaire royal devant un formulaire mal rempli. Y0gi, ennemi aveugle, muet et sourd, déjà condamné par les sens eux-mêmes à vivre dans une métaphore politique, se retrouve donc frappé par la faune locale comme si la nature avait décidé de participer au débat. Est-ce que je compatis ? Officiellement oui. Est-ce que je note que même les rapaces semblent avoir une opinion sur lui ? Officiellement aussi.
Y0gi peut venir nier mais cela risque de poser des problèmes techniques. Les rapaces peuvent envoyer un communiqué griffé.
Hélénie, rebelle jusqu’au bout de ses nappes de pétrole, n’a pas voulu rester silencieuse. Natali Stakhanov a établi une chaîne de production dans une Grande Raffinerie afin de produire plastique et caoutchouc pour les Ladamion de la Glorieuse. Il y a quelque chose d’admirable dans cette franchise ,au travail, dit-elle, et aussitôt la rébellion sent le caoutchouc chaud et l’industrie appliquée. Pendant que certains parlent de foi, de pain, d’or et de culture infusée, Hélénie fabrique. C’est presque brun dans l’esprit. Naturellement, nous ne l’admettrons pas officiellement.
Les rebelles industriels peuvent venir expliquer s’ils produisent pour la liberté, pour la guerre ou simplement parce qu’une raffinerie vide donne mauvaise conscience. Nous jugerons tout cela avec le mépris nuancé qui convient.
Alors que retenir de cette nuit ? Que le Cybermonde est une scène trop petite pour autant de vanité. Que Kraland promet d’arrêter sa propagande avec la solennité de quelqu’un qui garde déjà une affiche dans le dos. Que le Royaume veut nourrir les pauvres tout en laissant ses comtes réduire les préfectures en gravats. Que le Paradigme réclame douceur, dialogue, autokritique et châtiment sacré dans le même bouquet de branches. Que la justice peut libérer un chien cubique plus vite qu’elle ne comprend sa forme. Que les lianes, les archanges, les rapaces et les rumeurs ont désormais plus de constance politique que plusieurs gouvernements. Et que l’Empire Brun, encore une fois, avait raison de prévoir des tavernes, des prisons, des barres de rire et suffisamment de fumée pour dissimuler les moments où nous n’avions aucune idée de ce qui se passait.
Les concernés peuvent bien entendu venir nier publiquement, ce qui constituera une preuve supplémentaire que nous avions raison. Toute personne souhaitant corriger cette version des faits peut venir le faire en direct, à condition d’avoir le courage de parler plus fort que sa honte. Les témoins anonymes, les lâches non anonymes, les chiens cubiques, les lianes tueuses et les victimes consentantes de la vérité sont invités à se manifester. Quant aux bâtiments détruits, qu’ils reposent en paix dans la grande carrière des idées refusées.
C’était Kleo pour Radio Nécrotoile. Dormez bien si vous le pouvez. Le Royaume travaille, la Républik infuse, le Paradigme prie, Sicilia ouvre un bar et moi je garde les cendres de la mine dans un petit bocal pour les agiter chaque fois qu’un étranger prétendra savoir gouverner.
C'est le 28, les informations seront croustillantes, du moins si je suis toujours en poste