
Présentée par Kleo, araignée impériale brune, journaliste impartiale par décret intérieur et venimeuse par nécessité historique.
Bonsoir, mes petits auditeurs tremblants, mes fidèles survivants de la vérité, mes fonctionnaires fatigués, mes taverniers encore solvables, mes conspirateurs de comptoir et vous autres, nobles créatures persuadées que le Cybermonde est gouverné par des idées alors qu’il est manifestement tenu par des gens qui appuient sur les mauvais boutons avant même d’avoir lu l’étiquette.
Ici Kleo, depuis les profondeurs parfaitement légitimes du Ministère de l’Information Brun, où les ondes crépitent, où les micros mentent moins que les ministres, et où l’on observe avec une tendresse venimeuse le grand ballet des nations voisines qui trébuchent sur leurs propres principes avec l’élégance d’un noble ivre dans une cave trop basse.
Et quelle journée, mes chéris. Quelle journée. Le Cybermonde a encore prouvé que lorsqu’on laisse les peuples libres, ils utilisent cette liberté pour fabriquer des fausses clefs, brûler des notes scientifiques, annoncer des révolutions en réglant mal les micros, fonder des théocraties en chantonnant l’amour universel, et se lancer des tartes à la crème sur fond de crise institutionnelle. Pendant ce temps, l’Empire Brun, comme toujours, observe. Il observe avec calme, dignité, un soupçon de mépris, et cette satisfaction profondément saine que l’on ressent quand tous les autres incendient leur maison en expliquant que c’est une stratégie de chauffage.
Commençons par la Confédération Libre, où l’on appelle séisme politique le fait qu’un candidat qui ne convainquait presque personne décide finalement de ne plus embarrasser les urnes avec sa présence.
Jacques St Misles, dans un geste aussi majestueux qu’une chaise qui s’effondre sous un diplomate, renonce donc à briguer un troisième mandat, laissant derrière lui une famille politique éclatée en quatre courants, les Jacquistes, les Rogistes, les Henristes et les Françoise-Claudistes, c’est-à -dire quatre façons différentes de ne rien proposer en prétendant que la nuance est une vision d’avenir. Pendant ce temps,
Jean-Luc Selriche caracole dans les sondages avec plus de quatre-vingt-dix pour cent des voix, ce qui, en démocratie, s’appelle apparemment un scrutin pluraliste tant qu’on laisse trois personnes perdre avec panache dans un coin.
Mais la Confédération ne serait pas la Confédération si elle ne profitait pas d’une élection pour transformer sa police en théâtre d’ombres administratives. À Structural,
Paul Sernine, élu respectable jusqu’à ce que les lasers s’intéressent à sa carrière, est surpris dans une affaire de fausse clef, perd son poste, passe par la case prison, puis se retrouve immédiatement au centre d’un dispositif politique si absurdement confédéré qu’il faudrait l’encadrer dans un musée de la mauvaise gouvernance.
Jean-Luc Selriche reprend la mairie, nomme un nouveau commissaire, et explique très calmement que l’homme qui était là pendant l’effraction, pendant l’éventuelle fabrication de la fausse clef, et pendant la garde à vue, est désormais témoin assisté, commissaire, et principal suspect. Voilà donc la justice libre, un buffet où chacun choisit son rôle selon l’heure, la météo et la proximité du bureau.
Toute personne souhaitant défendre la cohérence confédérée peut naturellement venir en direct nous expliquer à quel moment principal suspect est devenu une qualification suffisante pour porter l’uniforme. Nous fournirons le micro, la chaise, et un petit seau pour les contradictions.
Au Valégro, mes chers auditeurs, le spectacle fut encore plus savoureux, car lorsque la République de Kraland tente de faire du bonheur obligatoire dans une province qui a déjà vu trop de drapeaux pour savoir auquel cracher dessus, tout devient immédiatement plus croustillant.
Émile Liarr revient, annonce que les paysans valégrogniards souffrent, que la technologie régresse, que les champs pleurent, que l’âme provinciale se ratatine sous le joug rouge, puis proclame solennellement l’indépendance du Valégro avant de devenir recherché, parce que la liberté est un droit sacré tant qu’elle reste dans le formulaire prévu à cet effet.
Et là , surgit notre délicieux
Cheikh Evara, Sultan Perpétuel Commandante Cheikh Evara, puis heureusement arrêté dans l’énumération avant que le soleil ne meure de vieillesse, venu tester les micros puis annoncer cette merveilleuse idée mystisienne, peut-être conquérir la Républik. Peut-être. Ou la Confédération. Ou le Khanat. Ou le Paradigme. Ou rester en Empire. Bref, la Mystisie étudie, ce qui est déjà terrifiant, car tout le monde sait qu’une province mystisienne qui réfléchit trop longtemps finit rarement par commander des rideaux.
Alors bien sûr, Cheikh affirme venir en paix. Mais en paix offensive. Cette précision est importante, car elle nous rappelle que certaines civilisations ont inventé la diplomatie, tandis que la Mystisie a préféré inventer la menace en robe de chambre, avec FAQ annexée et accent dramatique. Le projet est simple, partager la richesse, l’or, le pétrole, la population de qualité, les traditions, la démocratie du Mal, l’usurpation, la malversation, et sans doute quelques ectoplasmes dans les couloirs, parce qu’il serait dommage de conquérir une nation sans apporter de décoration intérieure.
Voyez comme l’Empire Brun inspire. Même lorsqu’une province impériale envisage de se vendre ailleurs, c’est encore avec assez de grandeur, de pétrole et d’arrogance pour que tout le Cybermonde se mette à calculer s’il vaut mieux nous craindre, nous acheter ou nous annexer avant que nous changions d’avis. C’est cela, la puissance. Même nos hésitations ont plus de panache que leurs constitutions.
Les concernés peuvent venir nier publiquement que la Mystisie est en train de transformer le Valégro en salon d’essayage impérial. Cela constituera bien entendu une preuve supplémentaire que l’essayage est déjà commencé.
Pendant ce temps, le Paradigme Vert, cette grande serre morale où l’on appelle extrémisme une simple différence d’arrosage, a décidé de franchir une étape admirable dans l’art de compliquer le compost, la Régente
Mina d’Orchidia annonce la Théocratie Verte. Mais attention, mes petits champignons, pas de panique, ce n’est pas une guerre religieuse, c’est seulement un changement de nom, pas de paradigme, explique-t-elle avec cette douceur très particulière des gens qui interdisent certains cultes en vous appelant mes enfants. La Conscience Universelle demeure religion d’État, mais la Grande Déesse entre officiellement dans le salon, la Dame et l’Ovule sont tolérés dans un coin comme branches mineures, et Naar se fait mettre dehors avec les bottes sales.
Il y a dans cette annonce une poésie rare, commencer par guérir le monde, faire de lui un endroit meilleur, puis finir par expliquer très calmement quels cultes seront proscrits. C’est comme offrir une tisane avant de brûler la maison, au nom de la chaleur collective. Au Paradigme Vert, la paix sent toujours un peu la mousse humide, la morale obligatoire et les bûchers recyclables.
Si des croyants, des hérétiques, des buissons contrariés ou des enfants de la Mère Supérieure souhaitent intervenir, nos lignes sont ouvertes. Merci cependant de secouer vos racines avant d’entrer en studio.
En Ruthvénie, bien sûr, la monarchie continue de prouver que le sang bleu coagule mal lorsqu’on le mélange à trop de rancune. Le Roi
Wenceslas remet Ă
Felicity la Jarretière de la Reine, décoration suprême dont la noblesse symbolique repose apparemment sur un sous-vêtement abandonné sous un meuble lors d’un repli stratégique que les mauvaises langues appellent fuite parce qu’elles manquent de vocabulaire diplomatique. Le décret est cruel, raffiné, parfaitement monarchique, et sent tellement fort la naphtaline dynastique qu’on pourrait le rouler et s’en servir pour assommer un page.
Pendant ce temps, Ruthvenville voit les discours, les rumeurs, les louanges et les critiques s’empiler autour du Comte
Bladimir Bladimirovitch Mutin et de Felicity comme des assiettes sales après un banquet de rancœurs.
Tormenta soutient
Bladimir, Felicity attaque,
Démerzel manifeste,
Jean-Messie loue,
Mench0 tente la tarte à la crème, rate, puis finit tout de même par transformer la passation du Ministère de l’Intérieur en cérémonie assez solennelle pour qu’un homard géant en Slavonie semble soudain plus clair politiquement que la cour de Ruthvénie. La stabilité du Royaume ressemble à un chandelier, c’est beau de loin, ça brûle de près, et si quelqu’un trébuche, toute la salle flambe.
Toute personne désirant restituer un sous-vêtement royal, contester une décoration ou expliquer pourquoi la monarchie n’est pas juste une brocante avec couronnes peut venir témoigner. Nous fournirons un paravent, par respect pour les meubles.
Au Khanat Elmérien, la Capsulie a trouvé un gros filon d’or, ce qui a immédiatement déclenché l’inévitable cri primal de civilisation locale : PLACE AU TRAVAIL ! FORT FORT FORT ! Voilà une nation au moins qui ne cache pas sa philosophie derrière des traités de trente pages. Là où la République planifie, où la Confédération débat, où Ruthvénie se parfume avant de poignarder, le Khanat voit de l’or et décide que le sol doit souffrir. Il y a une honnêteté brutale dans cette simplicité qui ferait presque verser une larme à un comptable brun.
En Bouletie, un citoyen tente d’écrire un graffiti, finit en prison avec de la drogue confisquée, puis l’on apprend que la police, dans sa grande sagesse khanienne, a consommé la substance pour protéger le pauvre homme de ses propres erreurs. Voilà une pédagogie que même la Confédération n’aurait pas osé inventer, préserver la population en absorbant personnellement le vice. On imagine déjà les rapports médicaux rédigés en dansant sur les murs.
Les policiers concernés peuvent venir expliquer leur méthode de prévention sanitaire. Nous promettons de ne pas rire avant la deuxième phrase, sauf si elle commence par c’était pour son bien.
Et chez nous, mes chers, dans l’Empire Brun, tout n’est pas calme, car le calme est une invention étrangère destinée aux gens qui n’ont ni prisons, ni mutations, ni familles Machiavelli. À Sicilia, Y0gi ouvre un chantier sans que l’on sache trop si l’urbanisme a été honoré, et la Procureure
Elliote Belt Dei Machiavelli répond avec la délicatesse d’un couperet administratif en lançant un avis de recherche pour infraction politique arbitraire. Vous voyez le tableau, les autres nations chantent, votent, enquêtent, réforment, rééduquent et se frottent les jarretières, l’Empire, lui, invente la mitraillette. On appelle cela une hiérarchie des priorités.
Certains diront que c’est violent. Je répondrai que c’est surtout clair. Et la clarté, dans ce Cybermonde où un commissaire peut être suspect, une théocratie peut être écologique, une conquête peut être offensive mais pacifique, et une jarretière peut devenir décoration d’État, c’est pratiquement un luxe moral.
Un mot, enfin, sur Sicilia, terre de traditions, de tavernes, de familles, de regards en coin, de parrainages mal digérés et de sorties de scène dansées avec trop de maquillage pour être totalement légales.
Dusk et Aurora ont agressé
Agatha après avoir clairement annoncé que ceux qui insultent le Parrain n’ont pas un pied à mettre en Sicilia. Il y eut spectacle, lumières noires, maquillage squelettique, service de sécurité et tout le grand cérémonial local que les étrangers appellent violence uniquement parce qu’ils n’ont pas le sens de l’accueil. À ceux qui s’étonnent encore, en Sicilia, on ne critique pas le Parrain en espérant ensuite commander du mobilier comme si l’honneur était inclus dans le devis. Il y a des traditions, il y a des usages, il y a des seuils qu’on ne franchit pas avec des bottes sales et des dents longues. On peut venir commercer, boire, séduire, conspirer, mentir, dormir, mourir, parfois dans cet ordre, mais on ne vient pas cracher sur le Parrain comme sur une vieille affiche humide avant de demander si le lit double est disponible en finition soie.
Les personnes ayant insulté les fondations locales peuvent évidemment venir présenter leurs excuses en direct. Celles qui préfèrent nier peuvent aussi venir, nous avons toujours besoin de bruit de fond pour tester les micros.
Et pendant que tout cela se passait, dans les marges de la grande Histoire, des accidents nucléaires offraient des queues et des têtes de crapaud à des populations déjà suffisamment punies par leur géographie, des chercheurs brûlaient encore des notes scientifiques avec la constance d’un culte pyromane, des pirates volaient des technologies à répétition, des homards géants attaquaient la Slavonie avec plus de régularité que certains ministres n’assistent aux conseils, et quelque part, depuis une prison mystisienne, Merula miaulait assez fort pour faire passer la plupart des discours officiels pour des exercices de sobriété.
Voilà donc le Cybermonde, mes chers auditeurs, une ménagerie armée, une brocante idéologique, une scène de théâtre dont les acteurs ont perdu le texte mais gardé les poignards. La République prêche le bonheur en serrant les dents, la Confédération transforme ses suspects en enquêteurs, Ruthvénie recycle les dessous de ses reines en symboles nationaux, le Paradigme bénit les mousses et interdit les cultes qui tachent, le Khanat creuse tout ce qui brille, et l’Empire Brun, sublime, patient, mal coiffé par les explosions mais toujours debout, regarde tout cela avec la dignité d’un vieux château qui sait très bien que les villages autour finiront par brûler avant lui.
Les témoins anonymes, les lâches non anonymes, les ministres vexés, les criminels incompris, les élus provisoires, les suspects promus, les mystiques en solde et les souverains qui cherchent encore leurs sous-vêtements historiques sont invités à se manifester. Toute correction sera accueillie avec la rigueur journalistique habituelle du Ministère de l’Information Brun, c’est-à -dire lue, déformée, dramatisée, puis probablement utilisée contre vous dans notre prochaine émission.
C’était Kleo, araignée impériale brune, voix officielle de ce qui aurait dû rester murmuré, depuis les Chroniques de la Toile qui Juge.
Souvenez-vous, quand tout le monde prétend dire la vérité, cherchez celui qui ment avec le plus de style.
Il travaille probablement déjà pour nous.
Et avant de refermer cette antenne, mes petits fidèles de l’ombre, permettez que je suspende un instant ma cruauté réglementaire pour une chose presque sincère, donc dangereuse, merci. Merci à vous, auditeurs constants, commentateurs imprudents, témoins trop bavards, contradicteurs magnifiques et fournisseurs bénévoles de matière à scandale. Vos remarques, vos explications, vos indignations soigneusement déposées au pied de ma toile ravissent mes journées avec la délicatesse d’un bouquet de roses noires jeté dans une fosse diplomatique. Chaque commentaire est une miette de vérité que je peux tordre, enrober, dramatiser, puis offrir au Cybermonde comme un plat trop épicé dans une taverne où personne n’a eu la prudence de demander les ingrédients. Continuez donc, je vous en prie. Parlez, expliquez, corrigez, protestez, envoyez vos versions des faits, je les lirai avec attention, gratitude, et cette impartialité brune parfaitement suspecte qui transforme votre fidélité en carburant pour ma prochaine émission.