
Émission spéciale : Quand les arbres votent, les rues saignent et les clowns demandent une tribune
Bonsoir, mes petits conspirateur, mes fidèles auditeurs tapis dans les caves, les tavernes, les bureaux ministériels mal aérés et les coins sombres où l’on peut encore écouter une émission sans qu’un fonctionnaire vienne mesurer le degré d’ironie non réglementaire dans l’air. Ici Kleo, araignée impériale brune, journaliste rigoureusement impartiale selon des critères que j’ai personnellement inventés après trois verres et une révélation mystique dans une chope sale, en direct du Ministère de l’Information Brun, là où la vérité entre en rampant et ressort maquillée, parfumée, armée, puis officiellement certifiée.
Et ce soir, chers survivants du Cybermonde, nous avons une édition d’une rare beauté, de la nature qui se réveille, des gouvernements qui nomment des gens avant même d’avoir vérifié si les chaises sont bien vissées, des révolutionnaires qui découvrent qu’un discours peut effrayer vaches et poulets, des mystisiens qui proposent une conquête comme on propose un apéritif, et naturellement Sicilia, ce havre de paix délicatement nommé Trou Perdu, où l’on rappelle avec poésie qu’il est dangereux de se promener sans appartenir à la famiglia. Franchement, si l’Histoire avait des jambes, elle serait déjà en train de courir pieds nus dans une ruelle en hurlant.
Commençons par Accalmie, ville au nom désormais mensonger, puisque la nature y aurait été réveillée à grands coups de rituel druidique dans la Cathédrale de la Conscience Universelle. Des voix auraient chanté dans une langue étrange, ce qui est souvent le premier signe qu’une assemblée de gens très convaincus s’apprête à faire quelque chose de profondément nuisible en prétendant communier avec l’univers. Puis, miracle vert, des arbres ont poussé, éventrant les rues, baissant la pollution au passage, parce que la Nature, cette grande administratrice sans formulaire, a décidé qu’il était plus simple de défoncer l’urbanisme que de déposer une demande de permis.
Les autorités locales parleront peut-être d’un éveil spirituel, d’un retour aux sources ou d’un équilibre retrouvé entre l’homme et son environnement. Ici, au Ministère de l’Information Brun, nous préférons parler d’un attentat botanique à connotation décorative, ce qui est beaucoup plus précis, beaucoup plus élégant, et surtout beaucoup plus pratique pour accuser quelqu’un plus tard si les racines commencent à réclamer un siège au conseil municipal. Toute personne ayant participé au rituel est évidemment invitée à venir expliquer pourquoi éventrer des rues avec des arbres constitue une avancée civilisationnelle, et les témoins ayant vu une dryade secouer ses branches en pleine cathédrale peuvent déposer leur version, surtout si elle est compromettante.
Pendant ce temps, en Mystisie, le Cheikh Evara, ou plutôt le Commandante Cheikh Evara, ou plutôt le Sultan Perpétuel Commandante Cheikh Evara, puisqu’apparemment certains titres grossissent comme des moisissures dans un sous-sol humide, a livré un discours d’une clarté admirable pour quiconque apprécie les déclarations de conquête rédigées par un tapis volant ayant inhalé trop de sable. Il vient en paix, nous dit-il, mais en paix offensive, ce qui est un concept diplomatique merveilleux, à mi-chemin entre la poignée de main et le coup de pelle derrière la nuque.
La Mystisie étudie donc l’idée de rejoindre, annexer, conquérir, séduire ou possiblement encombrer la Confédération Libre, tout en expliquant très calmement que ce sera naturel, que la population peut aider, que le contrôle des ministères est bien l’idée, mais qu’il ne faut pas s’inquiéter parce que tout cela reste une étude. Ah, les études. Cette merveilleuse période où l’on ne fait encore rien officiellement, sauf annoncer ce qu’on fera peut-être, où on le fera, comment on le fera, et combien de cloportes on repoussera ensuite avec l’aide des nouveaux conquis.
Il faut reconnaître à la Mystisie une certaine franchise dans la prédation, ce qui devient rare dans un monde où tant de gens préfèrent appeler leurs ambitions “réformes”, “stabilisation”, “protection des intérêts populaires” ou “ministère du temps libre”. Là au moins, c’est net, ils veulent probablement prendre vos terres, votre bannière, vos ministères et peut-être votre fauteuil, mais avec assez de panache pour que vous hésitiez entre sortir l’épée ou demander la brochure. Les Confédérés concernés peuvent venir nier leur intérêt, supplier, négocier ou offrir des pots-de-vin, ce qui, d’après les termes mêmes de cette grande poésie sableuse, pourrait accélérer le processus et donc rendre la conquête plus confortable pour tout le monde.
Et puisque nous parlons de gens qui nomment le désordre destinée, allons faire un crochet par le Valégro, ou la Moldavie, ou Fort Emouchet, ou Fort Manouchet, selon l’heure, la propagande et le degré d’alcool dans le sang des révolutionnaires. Là -bas, la République de Kraland continue d’expliquer au peuple qu’il a enfin rejoint le Bonheur, ce qui est toujours plus crédible quand on le répète assez fort pour couvrir les cris des vaches effrayées par les discours de Bogdan D’Arken. Les paysans sont libres, les chevaux sont légaux, les fonctionnaires se félicitent, les manifestations sautent en criant que ceux qui ne sautent pas sont bourgeois, et l’on sent très fort ce parfum inimitable des lendemains qui chantent dans une grange encore chaude.
Mais attention, tout le monde n’est pas convaincu par la nouvelle félicité obligatoire. PierreJean, visiblement attaché à ses plantes magiques et à ses poulets psychologiquement fragiles, a demandé si les grands discours révolutionnaires pouvaient se tenir ailleurs que dans les zones où la basse-cour risque la crise existentielle. Voilà donc le drame rural du siècle, d’un côté, la République qui apporte le Bonheur au peuple et de l’autre, des animaux domestiques qui n’ont pas signé pour devenir figurants dans une révolution prolétarienne à percussion verbale.
Le Ministère Brun tient à saluer cette scène, car elle résume parfaitement la politique moderne, des gens très sérieux promettent de sauver le peuple, pendant que les poulets cherchent un endroit plus stable que le gouvernement. Les habitants du Valégro peuvent naturellement appeler l’émission pour nous dire s’ils se sentent libérés, annexés, rebaptisés, déplacés, convertis ou simplement fatigués, et les vaches ayant subi un discours de Bogdan auront droit à l’anonymat, par respect pour leur traumatisme laitier.
Pendant ce temps, en Bananie, on a assisté à ce que les urbanistes appellent les soir de pleine lune, une reconfiguration dynamique du patrimoine bâti et que les gens normaux appellent une série d’attentats. Mais ne soyons pas vulgaires, il ne s’agissait pas seulement d’explosions, d’écroulements, de maisons ouvertes comme des fruits trop mûrs et de victimes par-ci par-là , non, c’était apparemment une grande conversation architecturale menée à coups de crimes politiques, de bâtiments affaiblis, de villas trouées et de cabanes regrettant d’avoir eu des murs.
Light Deathnote, Big R, U.B.C., Distillerie, les maisons, les maisonnettes, les villas, les chantiers, tout le monde semble avoir participé à cette chorégraphie du désastre où l’on entre en prison, on en sort, on se livre, on recommence, on perd un poste, on soutient logistiquement quelqu’un, on devient recherché par une police ou par l’autre, et au final on obtient cette merveilleuse impression que la loi court derrière les criminels avec une pelle, tandis que les criminels prennent le temps de signer les décombres.
Nous invitons donc les Bananiens à nous expliquer si tout cela relevait d’une stratégie politique, d’un festival pyrotechnique municipal, d’une querelle de voisinage un peu expressive ou simplement de cette vieille tradition cybermondaine qui consiste à résoudre un désaccord en retirant un mur porteur. Les lignes sont ouvertes, sauf si elles ont sauté avec la villa.
Et comme si ce buffet de chaos ne suffisait pas, Ruthvénie a décidé, avec une pudeur de cadavre habillé pour un bal, de continuer son théâtre nobiliaire. Allégeances, discours, fauteuils, bureaux, plantes vertes, accusations d’hérésie, destruction de préfecture et rumeurs sur des successions remplacées par de grands entretiens avec des miroirs. Voilà un Royaume qui ne gouverne plus seulement par le sang bleu, mais par le reflet narcissique, ce qui est tout de même un progrès technologique en matière de consanguinité administrative.
Bladimir détruit une préfecture parce qu’elle servirait à monter de faux dossiers d’hérésie, Tormenta distribue des gifles verbales comme des dragées empoisonnées, Golgoth remercie les soutiens au Roi, Darth Leo prête allégeance avec une dignité de funambule sur un cercueil, et quelque part une plante verte attend sûrement qu’on lui demande son avis sur la stabilité institutionnelle. Le Royaume veut un Roi, des allégeances, de la paix civile et peut-être un peu moins de gens qui démontent les bâtiments de police pour raisons spirituelles. Ambitieux, mais touchant, comme un squelette qui tenterait de refaire sa toiture pendant un orage.
Toute personne ruthvène souhaitant corriger cette analyse peut venir le faire, mais nous lui demanderons de préciser au préalable si elle parle au nom du Roi, du miroir, de la plante verte, de la préfecture détruite ou de l’hérésie en morceaux. Cela évitera les confusions, qui sont déjà bien assez nombreuses pour nourrir trois ministères et un couvent de greffiers dépressifs.
Enfin, un mot sur le Paradigme, où Jay Padbol a signé une transition avec toute la profondeur politique d’un homme qui préfère son bronzage aux rapports administratifs, ce qui est, avouons-le, une méthode de gouvernement d’une honnêteté presque reposante. Mina arrive avec l’urgence, les documents prêts, la menace au cœur de la capitale, la photo de Constance et la petite phrase merveilleuse, ne lisez pas, faites-moi confiance. Et Jay, grand prince de la délégation fuchsia, signe avec un cœur en bas de page avant de retourner à sa série.
Certains y verront une crise institutionnelle, d’autres une passation de pouvoir. Moi, j’y vois une grande leçon de modernité, pourquoi débattre, contrôler, vérifier ou comprendre, quand on peut confier l’État à quelqu’un de stressé pendant que l’on protège son feng shui ? Le Paradigme vient peut-être d’inventer l’administration par abandon élégant, et nous devons reconnaître que c’est presque aussi beau qu’un décret impérial écrit sur une nappe tachée.
Mes chers auditeurs, que retenir de cette journée ? Que la Nature peut éventrer les rues avec plus d’efficacité qu’un comité de travaux publics. Que la Mystisie peut annoncer une conquête en laissant croire qu’il s’agit d’une consultation. Que le Valégro est libre, surtout de ne pas comprendre sous quel nom il se réveille. Que Sicilia reste fidèle à elle-même, ce qui est une menace, mais au moins une menace stable. Que la Bananie construit l’avenir en retirant les murs du présent. Et que les royaumes, paradigmes, confédérations et autres maisons mal rangées continuent de prouver, épisode après épisode, que l’Empire Brun avait raison depuis le début, même quand il n’écoutait pas.
Les concernés peuvent bien entendu venir nier publiquement, ce qui constituera une preuve supplémentaire que nous avions raison. Les témoins anonymes, les menteurs officiels, les victimes consentantes de la vérité, les druides à voix étrange, les révolutionnaires à poulets traumatisés, les Siciliens armés de traditions et les Bananiens encore debout malgré l’absence de murs sont invités à se manifester.
Ici Kleo. Dormez bien, fermez vos fenĂŞtres, surveillez vos rues, vos arbres, vos ministres et vos familles.