posté 25/02 (15:24)
Le Héraut avait écrit « Sauf la Reine ». La Reine l'a lu.
Le Héraut est honoré. Le Héraut est touché. Le Héraut est pieds nus sur des pavés froids et pourtant il sent une chaleur lui monter aux joues, car la souveraine de Ruthvénie a pris la plume pour répondre à sa modeste gazette. Le Héraut s'incline.
Le Héraut prend acte et corrige : la Reine n'a pas disparu. La Reine était occupée. Le Héraut confesse son erreur et la met sur le compte de sa vue basse, car la Reine, visiblement, se déplace beaucoup. Le Héraut va essayer de reconstituer l'emploi du temps royal tel qu'il lui a été communiqué.
La Reine a fait connaissance avec la capitale. La Reine est ensuite allée encourager des mineurs au Valegro. La Reine a ensuite participé à une fête de la Pierre à Sanctuaire, où elle a encouragé des travailleurs. La Reine a consulté, nommé, renommé. La Reine a présenté sa vision du Royaume par deux fois. La Reine a nommé une ministre pour s'occuper des discours.
Le Héraut récapitule : la Reine a fait des rencontres, des encouragements, des consultations et des nominations. Le Héraut ne doute pas de l'énergie de la Reine. Le Héraut constate toutefois que dans cette liste fournie, il manque un mot. Le Héraut a cherché. Le Héraut a relu. Le mot « gouverner » n'y figure point.
Encourager, c'est beau. Nommer, c'est utile. Faire connaissance, c'est aimable. Mais le Héraut, qui est vieux et qui a les pieds froids, se permet de rappeler que le trône de Ruthvénie n'est pas un fauteuil de bienvenue. On attend d'une reine qu'elle tranche, qu'elle ordonne, qu'elle impose. Pas qu'elle fasse la tournée des encouragements comme un arbitre de tournoi qui distribue des rubans.
Le Héraut a aussi noté qu'il n'y a pas eu de cérémonie de couronnement. Pour des raisons de sécurité, dit la Reine. Le Héraut comprend. Le Héraut se souvient des tentacules. Le Héraut se souvient du soufre. Mais le Héraut note qu'un couronnement, ce n'est pas qu'une fête. C'est un serment. C'est un lien sacré entre la Couronne et le peuple. Sans cérémonie, la Couronne est sur une tête mais pas dans les cœurs. Le Héraut espère que la Reine y remédiera. Le Héraut est patient.
Et puis il y a cette phrase. Cette phrase que le Héraut va garder longtemps, comme on garde un bon vin ou une mauvaise créance.
La Reine règne, dit-elle, « depuis le navire de commandement ».
Le Héraut prie ses auditeurs de savourer. La Reine de Ruthvénie, ce royaume de forêts, d'étangs et de traditions millénaires, règne depuis un navire. Un navire de commandement. Pas depuis le palais. Pas depuis le trône. Depuis un navire.
Le Héraut avait écrit que la Reine venait de Crab Key et de Port Magmor. On lui avait reproché le mot « pirate ». On lui avait dit « corsaire », puis « marchande ». Le Héraut avait corrigé avec bonne volonté. Et voilà que la Reine elle-même, de sa propre plume, annonce qu'elle gouverne depuis un bateau.
Le Héraut ne dira plus « pirate ». Le Héraut n'a plus besoin de le dire. La Reine s'en est chargée.
Le Héraut ne juge point. Le Héraut constate. Et le Héraut constate que la Reine est là , qu'elle est active, qu'elle est sur l'eau, et que le Royaume attend encore de savoir dans quelle direction le navire se dirige.