posté 24/02 (17:47)
Le Héraut Déchaussé est ému. Autant de réponses. De vrais pirates, des Bruns de passage par les étangs, des Kanards, des financiers et un ancien roi. Le premier numéro avait fait du bruit. Le deuxième fait du vacarme. La gazette se porte bien.
Le Héraut procédera dans l'ordre, car le Héraut est méthodique même quand ses pieds sont froids.
Le Héraut commence par le peuple kanard, à qui il doit des excuses. Le Héraut a commis l'impardonnable : confondre un canard et un Kanard. C'est, paraît-il, aussi grave que de confondre un noble et un paysan qui a trouvé un chapeau. Le Héraut a compris la leçon. Le canard barbote. Le Kanard vote, légifère, possède une île en toute souveraineté, et débat entre amis pour savoir s'il vaut mieux exterminer l'espèce humaine ou simplement lui vider les poches. Le Héraut se sent rassuré.
Le même lecteur kanard a par ailleurs pris la défense du sieur Mawi, qu'il décrit comme une sorte de divinité financière, éternelle et sans origine, à mi-chemin entre un dieu et une ligne de crédit. Le Héraut trouve l'image pieuse. Le Héraut se demande toutefois pourquoi les divinités éprouvent le besoin de répondre aux gazettes de province, car le sieur Mawi a bel et bien répondu, avec une agitation tout à fait mortelle pour un être métaphysique.
Et quelle réponse.
Le sieur Mawi, visiblement piqué, et quand un financier se pique, il se pique en plusieurs paragraphes, s'est lancé dans une longue explication de son parcours financier. Le Héraut en retient l'essentiel.
Le Héraut avait parlé d'un vieil oncle fortuné en Ruthvénie. Le sieur Mawi explique qu'il ne s'agissait pas d'un oncle mais d'un « rapport presque familial ». Le Héraut apprend donc que le sieur Mawi a une famille qui n'en est pas une et un héritage qui n'en est pas un, ce qui est cohérent avec une fortune qui n'en est peut-être plus une.
Le Héraut avait écrit que le sieur Mawi avait hérité. Le sieur Mawi a eu la bonté de confirmer en personne. Le Héraut n'aurait pas osé espérer une telle coopération de la part de ses sujets d'enquête.
Le sieur Mawi a aussi cru bon de mettre en cause de vieilles familles ruthvènes. Le Héraut note que les gens qui s'inventent un parcours ont souvent besoin de salir celui des autres. C'est un mécanisme que le Héraut a déjà observé chez les joueurs de dés quand ils perdent : on accuse le dé.
Le Héraut se tourne à présent vers l'Empire Brun, dont l'Ambassadrice en est à sa deuxième réponse. Le Héraut rappelle que l'Ambassadrice, dans sa première intervention, se demandait si la Ruthvénie existait encore. Deux messages plus tard, elle y consacre plus de lignes qu'à ses propres rapports diplomatiques. Le Héraut en déduit que la Ruthvénie existe suffisamment pour occuper la correspondance brune.
L'Ambassadrice a concédé un point au Héraut, les pieds nus passent partout, avant d'ajouter que les pieds nus sont vulnérables aux éclats, aux sangsues et aux épines. Le Héraut en convient. Le Héraut note cependant que la discussion a ensuite glissé, par un enchaînement que le Héraut ne s'explique pas entièrement, des bottes martiales aux bottes de cuir à mi-cuisse, puis aux photos de charme sur devis. Le Héraut admire la souplesse de la transition. Le Héraut ne passera pas commande, mais le Héraut constate que l'Empire Brun diversifie ses exportations avec un enthousiasme que ses bombardiers pourraient lui envier.
Le Héraut termine par l'ancien Roi, qui honore la gazette de sa lecture depuis le fond d'une mine où il serait enfermé depuis quatre jours. Le Héraut est impressionné par l'infrastructure minière ruthvène, qui permet apparemment de lire les gazettes, d'y répondre avec esprit, et de commenter la vie sentimentale du Duc de Ruthvénie, le tout à plusieurs mètres sous terre. Le Héraut se demande si c'est vraiment une mine, ou si c'est un bureau avec de la poussière sur les murs.
L'ancien Roi accuse le Héraut de penser qu'une femme ne peut point régner. Le Héraut relit son propre article. Le Héraut a écrit que la Reine ne régnait pas, ce qui n'est pas du tout la même chose. Le Héraut ne doute point des capacités de la Reine. Le Héraut constate son absence. Un trône vide inquiète le Héraut, quel que soit le sexe de la personne qui devrait s'y trouver.
L'ancien Roi a aussi traité le Duc de vieux garçon. Le Héraut transmettra la pique avec le sourire. Le Héraut note simplement que le Duc, vieux garçon certes, n'a jamais eu besoin d'abdiquer en faveur de son épouse. Avantage collatéral du célibat.
Enfin, l'ancien Roi a conclu par un jovial « sans rancune ». Le Héraut a observé au cours de sa longue carrière pieds nus que les gens qui prennent la peine de préciser qu'ils n'ont pas de rancune sont précisément ceux chez qui elle mijote le mieux. Le Héraut range la formule dans ses archives pour un usage futur.
Le Héraut ne juge point. Le Héraut constate. Et le Héraut constate que lorsqu'on touche au trône, au porte-monnaie et aux plumes, tout le monde répond.
Sauf la Reine.