posté 07/02 (12:52)
On entre par le parking, comme toujours, mais cette fois quelque chose force Ă ralentir. Entre les places grises et les bornes fatiguĂ©es, un chemin a Ă©tĂ© tracĂ© au sol avec des tiges de roses. Pas des fleurs posĂ©es avec soin : des tiges entiĂšres, encore armĂ©es de leurs Ă©pines. La rose annonce lâAmor, les Ă©pines rappellent la mort. Il n'y a pas de place pour l'humor. On avance en regardant oĂč poser les pieds, en se demandant si la douleur est prĂ©vue ou simplement tolĂ©rĂ©e. Les manteaux frĂŽlent, parfois accrochent. Personne ne se plaint. La Secte nâa jamais promis le confort, ne le rĂ©confort.
Le chemin mĂšne Ă une porte latĂ©rale de lâautel de ville. Pas lâentrĂ©e dâhonneur. Une porte fonctionnelle, administrative, presque dĂ©cevante. Pourtant, câest bien lĂ que commence lâautel de ville. Pas un autel religieux, pas un monument : un espace validĂ© par la municipalitĂ©, par lâhabitude, par le fait que des rituels y ont dĂ©jĂ mis fin Ă des choses importantes. On traverse un couloir trop propre, un escalier aux marches rĂ©guliĂšres, puis une salle mise Ă disposition pour des usages âexceptionnelsâ. Lâexception, ce soir, a Ă©tĂ© acceptĂ©e sans trop de questions.
Le discours est prononcĂ© debout, face Ă tous. Il nâest pas murmurĂ©. Il est tenu. PortĂ© par l'Amor.
« Nous sommes réunis ici parce que la mort, quand iel est pris au sérieux, finit toujours par demander quelque chose.
Pas une preuve. Pas un symbole. Quelque chose de plus engageant.
La Secte ne célÚbre ni la mort ni l'Amor. Elle observe simplement la zone de recouvrement.
Ce rituel nâest pas un piĂšge. Il est volontairement incomplet.
Ce qui va se passer nâa pas pour but de dĂ©truire, mais de vĂ©rifier jusquâoĂč lâAmor peut aller sans se renier.
Il nây aura pas de retour en arriĂšre. Il nây aura pas de coupable clairement dĂ©signĂ©.
Seulement un avant et un aprĂšs, et la certitude que lâun des deux - si ce n'est les deux - ne pourra pas continuer tel quâil est. »
Quand le discours sâachĂšve, personne nâapplaudit. Certains ne savent mĂȘme pas sâil est terminĂ©. La salle paraĂźt soudain plus dense. Lâautel de ville est bien lĂ , au centre, simple, presque Ă©lĂ©gant dans sa neutralitĂ©. On pourrait y signer un document, y dĂ©poser un objet, y faire une promesse. Les lumiĂšres ne changent pas, mais quelque chose dans les regards se dĂ©rĂšgle. Les gens ne sont plus sĂ»rs de leur rĂŽle. Observateurs, participants, tĂ©moins â les catĂ©gories glissent.
La victime, le lanceur, ou peut-ĂȘtre lâinverse, sâavancent sans ĂȘtre appelĂ©s clairement. Les autres reculent dâun pas, ou pensent le faire. Le silence devient actif. On entend le frottement des vĂȘtements, un souffle trop rapide, une rose Ă©pineuse quâon a oubliĂ©e Ă lâentrĂ©e et qui continue de piquer la mĂ©moire. Tout semble Ă la fois trĂšs sĂ©rieux et Ă©trangement romantique, comme si la salle attendait une dĂ©claration, pas une fin.
Et puis la formule tombe. Simple. Presque douce. Difficile Ă situer.
Ni tout Ă fait une promesse, ni tout Ă fait une condamnation.
« Madame Pilon-Lemage, voulez-vous mâĂ©pouser ? »
Le sort est lancĂ©. Ă partir de lĂ , plus personne nâest certain de ce qui est en train de se transformer, de se dissoudre, ou de cĂ©der dĂ©finitivement la place Ă l'Amor, ni de ce qui va rester de la mort.
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Don AmortelNécromantique impulsif.