posté 02/02 (22:29)
Monsieur le Juge,
Puisque vous m'avez fait l'honneur d'accepter ma candidature, commençons par évacuer les points secondaires.
L'accusée a, paraît-il, volé la dépouille de feu Chilmerdic XXVII.
*geste vague de la main*
Soit.
Mais soyons honnêtes : dans quel état était cette dépouille avant son... excursion ? Enfermée dans un mausolée humide, visitée par une poignée de Sans-Chaussettes et une colonie de champignons. Et dans quel état nous est-elle revenue ? IMPECCABLE. Formol de qualité. Conservation irréprochable. J'ai moi-même versé mille couronnes à l'accusée pour l'achat de produits d'embaumement, je ne m'en cache point, et force est de constater que l'investissement était judicieux.
Par ailleurs, reconnaissons-le : Chilmerdic avait besoin de voir du pays.
*soupir nostalgique*
De mon vivant, enfin, du sien, ce brave garçon passait ses journées devant sa télévision à regarder des dessins animés. Des dessins animés. Un roi. Devant des images colorées pour enfants. Pendant que le royaume s'effondrait.
J'ai essayé, vous savez. De l'emmener voir les étangs. De lui montrer les archives. De lui expliquer ce qu'était un ÉCHANSON. Il hochait la tête poliment, puis retournait à ses historiettes de lapins qui parlent.
Alors oui, l'accusée l'a promené à travers le Cybermonde. Paradigme, Hélénie, que sais-je encore. Certes, le voyage arrive un peu tard. Certes, il aurait fallu que cette éducation se fasse avant le décès. Mais l'intention était louable. Mieux vaut un roi mort qui voyage qu'un roi mort qui moisit.
Quant au chantage : vingt millions, un hélicoptère, des billets non séquencés, eh bien...
C'est de bonne guerre. De mon temps, les rançons se négociaient en têtes de bétail, mais les temps changent. L'essentiel est que la dépouille soit rentrée au bercail. Affaire classée. Passons.
*pose un document sur la table avec une lenteur délibérée*
Car le VRAI sujet, Monsieur le Juge, c'est CECI.
L'accusée, Simone dite "Salamèche-Voile", se présente comme une scientifique. Une archéologue. Une "Conservatrice de la Vérité". Fort bien. Permettez-moi de vous rapporter une conversation que nous avons eue dans une auberge de Structural, car un Altheim-Blatnoï se souvient de TOUT, où elle m'a expliqué la conception hélénienne de la famille. Je cite de mémoire, et ma mémoire est excellente :
« Chez nous, un enfant peut avoir sept mères, trois pères, un oncle-qui-n'est-pas-vraiment-un-oncle-mais-qui-fait-des-câlins-comme-un-oncle, et un canard nommé Gilbert qui lui apprend à nager. »
Un canard.
Nommé Gilbert.
Voilà, Mesdames et Messieurs, la rigueur scientifique de celle qui prétend avoir "révélé" des vérités généalogiques sur la Maison Royale de Ruthvénie. Une personne qui considère qu'un palmipède peut faire office de figure parentale.
De mon temps, quand on parlait de filiation, on consultait des REGISTRES. Des actes notariés. Des archives paroissiales. Pas des volailles aquatiques.
Mais poursuivons.
Dans cette même auberge, l'accusée m'a d'abord affirmé que j'étais le PÈRE BIOLOGIQUE de feu Chilmerdic XXVII. Ses mots exacts : "Les analyses ADN ne mentent pas : vous êtes son père biologique."
*tousse*
Je rappelle à la Cour que je suis ce qu'on appelle pudiquement un "vieux garçon". C'est-à-dire que les circonstances nécessaires à la procréation ne se sont JAMAIS présentées. Jamais. En soixante-treize ans d'existence. Point.
Puis, quelques instants plus tard, le temps de commander un second thé, revirement complet. Je cite à nouveau :
« Votre virginité légendaire reste intacte, comme un monument historique qu'on ne visite jamais mais qu'on admire de loin. »
"Monument historique qu'on ne visite jamais."
Je laisse la Cour apprécier.
...
Donc résumons la "Science" de l'accusée.
Premier thé : je suis le père biologique de Chilmerdic.
Second thé : non, finalement, je suis un monument désaffecté, et c'est Stella Artois qui aurait eu un enfant avec Chilmerdic.
Troisième thé : cet enfant serait Frëlon Musc.
Quatrième thé : Golgoth serait mon arrière-petit-fils. Par quelle lignée ? Mystère. Peut-être par Gilbert.
Et tout cela, m'assure-t-elle, serait "fluide comme du n-Hexane de qualité supérieure".
Du n-Hexane.
Je ne sais même pas ce que c'est. Je refuse de le savoir.
Monsieur le Juge, mes ancêtres ont servi SEPT rois comme échansons royaux. Sept. Nos archives sont conservées depuis huit siècles dans les caves de Lantenac. Huit siècles de registres, de contrats de mariage, de testaments, de correspondances. Chaque naissance documentée. Chaque union validée. Chaque branche collatérale répertoriée.
Et voilà qu'une pyromane hélénienne débarque avec ses "analyses ADN", ses canards pédagogues et sa conception de la parentalité où n'importe qui peut être le père de n'importe quoi pourvu qu'il "fasse des câlins comme un oncle"...
*inspire profondément*
...et elle ose. Elle OSE prétendre "révéler" ma filiation.
Un Altheim-Blatnoï n'a pas besoin qu'on lui révèle qui il est !
Un Altheim-Blatnoï SAIT qui il est !
Depuis dix-huit générations !
L'accusation retient donc le chef suivant :
OUTRAGE À L'HONNEUR DE LA MAISON ALTHEIM-BLATNOÏ, par diffamation généalogique, affabulations pseudo-scientifiques, et comparaison d'un noble de haute lignée à un "monument historique qu'on ne visite jamais".
Je demande la convocation de Gilbert le canard comme témoin de moralité.
À défaut, Golgoth fera l'affaire.
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W. von A.-B.Gardien héréditaire des Étangs