posté 02/02 (18:02)
Monsieur le Juge,
Je viens d'apprendre, par la gazette et les commérages de couloir, que ce procès, dont j'ai fait bâtir le tribunal de mes propres deniers, soit dit en passant, ce procès, donc, n'a toujours pas de procureur.
Nous en sommes là .
De mon temps, quand on organisait un procès, on s'assurait D'ABORD d'avoir un accusateur. Puis un juge. Puis éventuellement un accusé. Dans cet ordre. C'était une question de MÉTHODE. Aujourd'hui, on arrête d'abord, on emprisonne ensuite, et on cherche quelqu'un pour formuler les charges après coup, entre deux communiqués royaux.
Mon grand-oncle Théobald, le sixième échanson de notre lignée, vous ne le connaissiez pas, personne ne connaît plus rien, mon grand-oncle Théobald, donc, présidait les assises du canton de Blatnoï-les-Joncs pendant quarante-trois ans. QUARANTE-TROIS ANS. Jamais un procès sans accusateur. Jamais une audience sans que les deux parties ne fussent dûment représentées. Il est vrai qu'à l'époque, les gens savaient encore lire un code de procédure.
Mais je m'égare.
Monsieur le Juge Wyplenel, puisque personne ne semble disposé à assumer cette charge, je note que nos vaillants accusateurs se bousculent au portillon pour dénoncer, mais disparaissent mystérieusement quand il s'agit de formaliser, puisque donc le siège reste vide, je me vois dans l'obligation de vous demander si, À DÉFAUT de candidat plus jeune, plus fringant, ou simplement plus disponible, vous accepteriez que je m'y asseye.
Non que j'en aie l'envie, notez bien.
J'ai soixante-treize ans. Des rhumatismes. Des étangs à surveiller. Une correspondance en retard avec quatorze branches collatérales de ma famille. Et des Sans-Chaussettes à nourrir qui, soit dit en passant, ne manifestent jamais devant MES fenêtres quand j'essaie de dormir, eux au moins ont des manières.
Mais voilà .
La dépouille profanée est celle de Chilmerdic XXVII. Un roi qui m'a dit un jour, ses mots exacts, je m'en souviens comme si c'était hier, c'était un mardi, il pleuvait, qui m'a dit : « Vous êtes comme un père pour moi, Wenceslas. »
*silence*
Je n'ai pas demandé cela. Je n'ai jamais demandé à être le père de substitution d'un monarque. Mais quand un roi vous confie ce genre de chose, entre deux dessins animés et une marionnette-chaussette, on ne l'oublie pas.
Et aujourd'hui, une pyromane kleptomane a cru bon de déterrer son cadavre, de le trimballer à travers le Cybermonde comme un vulgaire jambon de contrebande, et de proclamer des « révélations » sur MA filiation, comme si mes ancêtres n'avaient pas servi SEPT rois comme échansons royaux, comme si nos archives n'étaient pas conservées depuis quatre siècles dans les caves de Lantenac, comme si un von Altheim-Blatnoï avait besoin d'une incendiaire pour savoir d'où il vient !
*inspire profondément*
La défense, m'a-t-on dit, sera assurée par Madame la Première Ministre Ashcroft, dont le principal titre de gloire semble être d'avoir servi de « femme transparente » à l'accusée, et par une cantinière de Garinaville dont j'ignore jusqu'au nom.
Fort bien.
Si c'est là le niveau du débat, autant qu'il y ait au moins UN adulte dans la salle.
Je me tiens donc à votre disposition, Monsieur le Juge, si vous estimez qu'un vieillard aux pieds nus, sans autre qualification que quatre siècles de lignage et une mémoire encore à peu près fonctionnelle, peut vous être de quelque utilité.
Dans le cas contraire, je retourne à mes étangs.
Ils sont moins décevants que les hommes.
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W. von A.-B.Gardien héréditaire des Étangs